Histoire

Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 08:57

Plan:

Introduction

  1. L’antisémitisme hitlérien.
  2. La politique de l’émigration. 1933-1939
  3. La quête d’une solution territoriale. 1939-1941
  4. Le sort des Juifs soviétiques.
  5. La décision finale.
  6. Hitler et le génocide.

Conclusion

Introduction.

On admet communément  qu’Hitler est à l’origine de la "Solution finale", deuxième point essentiel du programme du Reich après la conquête de l’espace vital.  Cette interprétation intentionnaliste se heurte depuis quelques décennies à une autre interprétation de certains historiens, celle fonctionnaliste qui décrit le régime d’Hitler comme une « anarchie autoritaire ». Derrière l’apparente organisation monolithique, des jeux de pouvoirs se créent, des divagations et parfois même des improvisations. Hitler est comme le « soleil du système » : il oriente idéologique ment le régime, organise la compétition entre les différents secteurs, ce qui engendre une radicalisation du système. Le cas de la politique menée contre les Juifs en est un exemple. Pas de programme, mais une obsession. Face à l’échec de la déportation (Madagascar, URSS), des responsables locaux improvisèrent une nouvelle solution, l’exécution en masse. Solution qui fit école, avant d’être validée par le chef suprême.

La "Solution finale" était née de la rencontre de l’obsession antisémite du führer, du fonctionnement anarchique de son régime et du développement d’une situation immaitrisable.

De ces deux interprétations nait une double datation : pour les intentionnalistes, le tournant décisif se produit entre l’automne 1940 et le printemps 1941, parallèlement aux préparatifs de la guerre en Russie, Hitler aurait donné l’ordre de la solution finale. Pour les fonctionnalistes, le tournant se produit à l’automne 1941 avec le début des massacres à l’échelle locale, systématisés après coup.  L’incertitude prévaut puisqu’il n’y a aucune trace écrite d’un ordre d’extermination donné par Hitler. Les ordres étaient souvent donnés à l’oral et tenus secret.

Ces deux théories ont chacune leurs limites. La théorie intentionnaliste nie l’influence du contexte, la contribution solidaire de l’ensemble des secteurs du régime (et notamment des élites conservatrices). Elle exagère la cohérence idéologique d’Hitler et minimise le changement de cap de l’expulsion à l’extermination des juifs. La théorie fonctionnaliste minimise la portée idéologique d’Hitler et minimise sa main sur la conduite du régime. Elle pose la question de l’impulsion d’Hitler dans le génocide.

Toute la difficulté consiste à articuler le rôle d’Hitler dans la solution finale avec le changement de cap de la politique du régime. 

Chez les historiens, il y a convergence sur deux points : le lancement de la solution finale n’a pu être effectué que de façon centrale (Hitler). Ensuite cette décision fut murie au long d’une période de transition avant d’être définitivement arrêtée entre l’été et l’automne 1941. Mais de sérieux désaccords persistent notamment chez trois historiens :

-          Pour Eberhard Jäckel (historien allemand), l’intention demeure centrale (Hitler avait depuis le début l’intention de tuer les Juifs) mais les difficultés sur le terrain aurait donné à sa démarche cette allure sinueuse et improvisée. Les circonstances n’ont pas jouées sauf à offrir à Hitler un temps de guerre propice au génocide.

-          Christophe Browning (historien américain) estime que l’extermination des Juifs n’est pas une priorité pour Hitler dans les années 1920-1930. Il l’aurait ordonné suite à l’échec des autres solutions (déportation). Les circonstances et une victoire possible en Russie l’auraient fait se radicaliser.

-          Arno Mayer pense quant à lui que c’est l’échec de la campagne de Russie (et non sa possible réussite) qui a conduit Hitler à privilégier l’extermination (comme la croisade à l’Est est un échec, son idéologie va se recentrer sur l’autre aspect de son régime, la question juive).

On a donc d’un côté une intention d’extermination avec une mise en pratique difficile et de l’autre une radicalisation par les circonstances (échec d’autres solutions ou échec de la campagne de Russie).

La position de Philippe Burrin :

-          Comme les intentionnalistes, il estime qu’Hitler entretenait l’intention d’exterminer les Juifs. Une intention non pas absolue mais conditionnelle, et c’est l’échec du projet de conquête de la Russie qui va laisser le champ libre à une autre politique, celle de la question juive (en cela il rejoint en partie Mayer).

-          Comme les fonctionnalistes il considère que la conjoncture fut essentielle à la réalisation de cette intention (l’échec de la campagne de Russie jouant un rôle décisif).

Pour analyser / valider cette problématique, il se base en partie sur les discours et actions des hauts responsables nazis, dont Hitler.

1. L’antisémitisme hitlérien

Un fait indiscutable, l’antisémitisme fanatique d’Hitler. On constate une constance et une continuité dans sa vision du monde à partir des années 1920 : vision basée sur le racisme, l’antisémitisme, l’idéal national, le principe du chef, la condamnation de la démocratie, de la révolution allemande et du traité de Versailles. S’ajoute à cette vision, dès 1923, la notion d’espace vital puis une conception globale de la politique étrangère.

Hitler module son programme. En 1930-1932, alors qu’il cherche des soutiens, l’antisémitisme passe au second plan (sans toutefois être abandonné).

Au fondement de sa théorie se trouve la lutte pour la vie. L’espèce humaine se compose de races, hiérarchisées. Seule la pureté du sang permet de conserver son rang. Sont donc synonymes de décadence le métissage, les maladies héréditaires ou sexuelles, la démocratie, le marxiste, etc.  Les seuls remèdes possibles sont la stérilisation des incurables et leur isolement, et, à l’inverse, l’encouragement de la natalité chez les sujets purs (dans ce cas, l’avortement est proscrit). A travers la survie de la race se joue la grandeur et la puissance du peuple allemand qui doivent être reconstituées.

Une fois l’œuvre d’épuration accomplie sur le sol allemand, l’objectif est l’expansion de l’espace vital (selon l’adéquation entre l’importance numérique et l’étendue du sol).

Les Juifs sont considérés comme des ennemis de toute indépendance nationale. Parce qu’ils sont liés à la démocratie, au libéralisme, au marxisme et parce que, selon les Protocoles de Sion, ils ont pour objectif de dominer le monde (internationalisme juif).

Il n’y a rien d’original dans la pensée d’Hitler vu l’époque, si ce n’est l’importance qu’il accorde aux Juifs.

Autre fait important pour Hitler : la guerre et la défaite. Dans la vision d’Hitler, se retrouve

-          la haine de la France (pays de Juifs selon lui),

-          la nécessité d’une guerre éclaire,

-          la nécessité de trouver des alliés (comme l’Italie et l’Angleterre),

-          la nécessité d’exterminer l’ennemi du dedans (responsable selon lui de la défaite de 1914-1918),

-          le rejet de toute idée de capitulation,

-          la haine des juifs, responsables selon lui de la révolution allemande,

-          l’idée d’une autodéfense du peuple allemand contre le complot juif (les mesures prises contre les Juifs sont présentées alors comme des mesures de prévention).

Le problème juif est donc un problème parmi d’autres, mais un problème pivot, autour duquel s’organise son projet de conquête et de domination. Il est l’adversaire ultime, auquel est lié l’échec ou la réussite de son projet. http://4.bp.blogspot.com/_jHKDGwAuTTg/SBV0keXH2bI/AAAAAAAAAsc/9-M18CygOUo/s400/legende+du+coup+de+poignard.JPG

Affiche électoral de 1919 dite du Coup de poignard dans le dos

Quelle est la position d’Hitler quant au sort qu’il réserve aux Juifs ?

En 1919, pour Hitler, combattre les Juifs, c’est d’abord les faire reconnaître légalement comme des étrangers (ne plus les reconnaître comme des citoyens allemands et les exclure des emplois publics). Dans le même temps, en février 1920, le même parti nazi envisage d’expulser d’Allemagne les étrangers.

De 1928 à 1930, Hitler parle toujours d’exclure les Juifs mais un deuxième élément entre en scène : l’internationalité du Juif. Le problème juif n’est plus seulement allemand, les exclure d’Allemagne ne fait donc que déplacer le problème. Parallèlement, en 1922, Hitler évoque l’idée de prendre les Juifs en otages en attendant la signature d’un traité censé protéger l’Allemagne des Etats étrangers (gouvernés par des Juifs). Il y a donc balancement entre un projet d’éloignement et la nécessité de les garder en otages.

En 1931, apparaît l’idée d’une réserve juive où les Juifs seraient concentrés en dehors de l’Allemagne dans un Etat sous perpétuelle surveillance.

Mais toujours pas d’idée d’extermination malgré quelques propos oraux où Hitler parle des Juifs en utilisant un vocabulaire violent, les déshumanise et utilisant un langage de destruction, ce qui appartient à une certaine tradition antisémite.

Il y a donc dans les propos d’Hitler une potentialité meurtrière mais y a-t-il pour autant intention ?

A une seule reprise, Hitler évoque son intention de tuer les Juifs. Il s’agit d’un texte extrait de Mon Combat, à un moment où Hitler parle de la défaite de 1918 et de son regret que « ces Hébreux corrupteurs du peuple n’aient pas été tués ». D’après lui, cela aurait pu sauver l’Allemagne ou à défaut la venger. Il ajoute que si un état de guerre se reproduisait, il faudrait alors ne pas commettre la même erreur et s’occuper des Juifs.

La potentialité devient intention si le contexte le justifie (guerre longue ou guerre mondiale). Ceci montre bien l’ambivalence du projet d’Hitler : il oscille entre l’idée d’exclure les Juifs dans un état ou les garder pour faire pression sur la communauté juive internationale et pour en cas d’échec du projet global (ce fameux espace vital) se venger sur eux.

D'après Philippe Burrin, si la conquête de l’espace vital venait à échouer, la lutte radicale contre les Juifs pourrait devenir l’objectif fondamental. Attitude partagée par un certain nombre d’hommes à l’époque qui considèrent qu’une nouvelle défaite de l’Allemagne ne se produirait pas sans qu’il en coûte horriblement aux Juifs.

2. La politique de l’émigration. 1933-1939

 Le 30 janvier 1933, Hitler forme un gouvernement de "concentration nationale" (page 37). Ses premières décisions sont le retrait de l’Allemagne de la SDN, le retrait de l’Allemagne de la conférence sur le désarmement et le réarmement de l’Allemagne.  Entre 1934 (mort d’Hindenburg) et 1938, beaucoup de ministres conservateurs vont quitter le gouvernement. Hitler recentre alors le pouvoir sur sa personne et également sur les forces armées (après le départ de Blomberg, ministre de la guerre).

De 1933 à 1939, les premières mesures de persécution contre les Juifs apparaissent. Beaucoup d’acteurs politiques participent à la mise en place de la législation antijuive (dont Hitler qui n’a pas été le seul acteur, mais qui fut déterminant).

Le début du règne d’Hitler est marqué par des mesures antijuives ainsi que des exactions sur certains Juifs. Ce qui provoque une réaction internationale, et le boycott des produits allemands. Face à ce boycott, Hitler se persuade alors de la mauvaise volonté de la juiverie internationale et décide de le faire payer aux Juifs allemands en boycottant leurs commerces, ce qui ranime encore plus l’hostilité de l’opinion internationale.

Ces lois contre les Juifs sont amendées, certaines sont abandonnées mais Hitler mène le débat, et le réajuste en fonction de la situation. Sur le terrain, le quotidien des Juifs devient  impossible. La question de l’émigration revient sur le devant de la scène, ce qui encourage Himmler à jouer alors la carte du sionisme et de la Palestine.  A partir de 1934 pour encourager les Juifs à quitter l’Allemagne, le SD (service de renseignement) décide d’encourager chez eux « la conscience d’une identité particulière ».  Le sionisme est traité de façon particulière, les écoles hébraïques augmentent, ainsi que les cours de reconversion professionnelle en vue d’une émigration en Palestine.

Mais après une grosse vague de départ en 1933, deux ans après les départs diminuent, certains Juifs reviennent même. Cette tentative de régler la question juive par l’émigration est un échec.

Le régime décide alors de relancer la législation antijuive, d’abord sous l’impulsion de Goebbels et de Striecher, puis d’Hitler lors du congrès du parti à Nuremberg en 1935. Ces lois interdisent le mariage entre Allemands et Juifs, et modifient le statut des Juifs qui deviennent des citoyens de seconde zone.

Reste la question de qui est Juif. A cette époque, est considéré comme Juif celui qui a quatre grands-parents juifs. Mais le parti souhaite descendre à un seul grand-parent. Hitler ne va pas suivre le parti et traiter les « métis » différemment (25 septembre 1935). Il évoque pour se justifier des raisons économiques (ces Juifs sans travail deviendraient un poids pour l’Allemagne) et des raisons pratiques (éviter des répercussions trop grandes dans la population allemande). Mais quelques jours plus tard, alors qu’il s’adresse au parti pour l’informer de sa décision, il précise que certains points sont encore incertains et qu’il s’en remet au parti et au ministère de l’intérieur pour les régler. Les deux organismes vont se livrer bataille pendant des jours, jusqu’à ce qu’Hitler intervienne à nouveau pour mettre fin à la querelle (en septembre 1935) en excluant les demi-Juifs des lois antijuives.

Pendant ces années, l’objectif principal d’Hitler est de redonner une place (militaire) à l’Allemagne. Il réintroduit le service militaire (mars 1935), signe un accord naval avec l’Angleterre (juin 1935), s’engage dans la guerre d’Ethiopie au côté de l’Italie et remilitarise la Rhénanie (mars 1936). Pour ce qui est des Juifs, Hitler oscille entre politique d’éloignement et politique de représailles (boycott).

En 1938, les méthodes vis-à-vis des Juifs deviennent plus brutales et la politique d’émigration est plus vigoureuse. En  Allemagne, des mesures sont prises pour limiter l’activité économique des juifs et on constate toujours cette hésitation entre le désir d’éloigner les Juifs et la nécessité de les garder en gage. La mort d’un diplomate allemand tué à Paris par un Juif, donne lieu à un pogrom et à la nuit de Cristal (toujours dans cette idée de représailles). La forte désapprobation internationale et allemande fait comprendre à Hitler que la violence contre les Juifs ne doit pas être publique. Le parti, avec l'accord d' Hitler, met en place de nouvelles représailles économiques toujours dans l’idée de les faire partir. De 1933 à 1937, 130 000 Juifs partent, ils seront 118 000 entre 1938 et 1939.

L’acquisition de nouveaux territoires annexés (Autriche) va modifier la gestion du problème juif en dehors de l’Allemagne. Dans ces territoires, Hitler doit faire face à une nouvelle population juive qu’il doit exclure d’Europe. Il évoque alors Madagascar et parle d’accords européens pour la déportation des Juifs. Ces territoires serviront de laboratoire d’expériences.

En 1939, alors que le problème juif semble en partie réglé sur le territoire national (par la politique d’émigration), il se pose au plan européen. Et Hitler de prévenir qu’en cas de guerre et si l’Allemagne était défaite, la conséquence serait l’élimination totale des Juifs.

http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/nuit_figaro.jpg

Le Figaro du 11 novembre 1938 rend compte des violences de la Nuit de Cristal.

3. La quête d’une solution territoriale. 1939-1941

En 1939-1940, la situation d’Hitler présente des réussites et des échecs. Au rang des réussites, Hitler peut se féliciter de la conquête de la Pologne, de la France et de son accord avec l’URSS. Au rang des échecs, Hitler n’a pas réussi à conclure un accord avec l’Angleterre ce qui lui vaut son opposition et celle des USA.  Sa victoire est donc inachevée.

Dès 1939, la guerre est raciste. Les premières personnes touchées par les mesures du régime d’Hitler sont les « tarés » : les malades mentaux notamment qui seront 70 000 à être gazés puis brulés dans des fours crématoires. L’opération est finalement suspendue en 1941 après une vague de protestations des milieux catholiques.

Viennent ensuite les Polonais qui doivent disparaître en tant que nation (suppression du système éducatif, persécution des intellectuels dont se chargeront les Einsatzgruppen).

Quant aux Juifs, on envisage sous l’autorité d’Hitler de créer des réserves en Pologne (ghettos du Reich). Cette solution est présentée comme provisoire puisqu’en cas d’extension à l’Est, ces populations devraient être repoussées plus loin. Hitler, selon Burrin, n’envisage pas alors de les exclure pour mieux les exterminer ensuite. Au contraire, il aurait envisagé en octobre 1939 la création d’un Etat polonais subalterne qui aurait à sa charge l’accueil des Juifs dont on ne voulait plus dans le Reich. Par ailleurs, l’émigration des Juifs se poursuit vers la zone soviétique qui finit par s’en plaindre.

Une initiative locale comme celle d’Eichmann à Nisko (déporter les Juifs dans un ghetto) est condamnée par Berlin, car l’urgence est dans les territoires annexés en provenance de la sphère soviétique et non en Autriche, dans le Reich. L’urgence est surtout dans les deux nouvelles provinces annexées, le Wartheland et la Prusse occidentale. Il fallait en expulser les Juifs pour faire de la place pour les Allemands. Himmler prévoit de déporter 500 000 personnes juives et autant de Polonais vers le Gouvernement général (partie non annexée de la Pologne sous contrôle allemand – Hans Frank). Mais la pénurie de moyen de transport, l’objection de l’armée (qui trouve qu’on empiète sur ses besoins), et les protestations de Hans Frank (qui se trouve submergé par l’arrivée de déportés) font que le but ne sera pas atteint. Pas plus de 300 000 personnes sont déportées. Himmler doit alors renoncer à rapatrier les Allemands en provenance de la Lithuanie, de la Bukovine et de la Bessarabie.

Quelques initiatives locales visant à déporter des Juifs du Grand Reich sont vite condamnées parce qu’elles provoquent immédiatement des protestations internationales. De toute façon, cette solution est abandonnée en mars 1940, solution facilement abandonnée puisqu’elle était présentée au départ comme provisoire. Le 12 mars 1940, Hitler déclare que le problème juif est un problème d’espace et qu’il n’en a pas à disposition.

Le projet d’un Etat juif en Pologne est abandonné, un nouveau projet apparaît, celui d’une déportation dans la colonie française de Madagascar (les Juifs resteraient alors sous responsabilité française). Des ghettos s’ouvrent pour rassembler les Juifs en vue de leur départ. Mais Hitler devait pour cela faire la paix avec la Grande-Bretagne pour emprunter sans difficultés les voies maritimes. Or la Grande-Bretagne refuse, Hitler rentre en guerre contre elle, le projet Madagascar est alors repoussé.

Parce qu’Hitler pense encore à la victoire, l’expulsion des Juifs d’Europe n’est pas encore abandonnée, et  l’extermination n’est pas envisagée. Grisé par ses victoires, Hitler ne voit plus les Juifs comme des dangers. Il les qualifie de stupides et amoindri dans ses discours leur potentiel de nuisance.

Sauf qu’il craint l’entrée en guerre des USA, une guerre longue contre la Grande-Bretagne et il commence à voir Staline d’un mauvais œil et envisage l’invasion de l’URSS. Cette situation délicate précipite la décision d’Hitler d’entrer en guerre contre l’URSS. Dans ces discours, en janvier 1941, la peur des Juifs refait surface.

Pour l’instant, pas de changement dans le traitement des Juifs. La déportation est repoussée « après la guerre». On demande le recensement des Juifs partout, dans le but de les déporter ensuite (même si le lieu n’est pas encore défini clairement). On installe les Juifs dans des ghettos, dans certains cas, le minimum est fait pour les maintenir en vie. On gaza certains Juifs jugés infirmes ou incurables, comme on l’avait fait avec les tarés, mais il n’y a pas encore de mesure de grande échelle. Auschwitz est créé en 1940, mais pour l’instant il s’agit d’un camp pour prisonniers politiques (on y exclut même 6000 Juifs en 1941, qui y reviendront quelques années plus tard lorsque le site sera transformé en camp d’extermination). http://www.atlas-historique.net/cartographie/1914-1945/petit_format/Europe1941PF.gif

Carte de l'Europe en 1941

4. Le sort des Juifs soviétiques.

En juin 1941, l’armée allemande entre en URSS. Dès le début de la guerre, à l’arrière du front, des civils juifs sont exécutés en masse. Les historiens en ont conclu que l’ordre d’exécution des Juifs avait été donné au printemps.

Pourtant les préparatifs en vue de l’exécution des Juifs européens ne commencent qu’à l’automne. Pourquoi un tel retard ?

Philippe Burrin envisage la possibilité de deux ordres d’exécutions : l’un pour les Juifs soviétiques, l’autre pour les Juifs européens.

Dès le départ, Hitler prévoit une campagne de Russie extrêmement violente, avec l’élimination systématique des élites communistes. L’armée décide alors de suspendre les tribunaux militaires (plus de procès donc des exécutions sommaires et pas de poursuites), elle décide également d’ôter aux commissaires politiques leur statut de prisonniers de guerre. Les Einsatzgruppen ont alors l’autorisation de mener des missions d'épuration dans les zones d’opération des armées et cela sous leur propre responsabilité. Ils devaient également encourager les pogroms menés par les populations locales (ordre de mission du 2 juillet).

Rien de bien différent qu’en Pologne, mais la méthode est encore plus brutale.

Le 17 juillet, les missions de ces Einsatzgruppen se précisent : parmi les prisonniers de guerre, tous ceux qui sont Juifs doivent être tués.

Mais il n’y a rien sur les civils. Dans un document signé de Rosenberg, il est encore question de déplacer les Juifs dans un territoire donné, ici en Biélorussie. Il repousse la résolution de la question à l’après-guerre. Les mesures de déplacement, de placement en ghettos sont donc transitoires avant leur transplantation dans un territoire à déterminer (voir à ce propos, le fameux Generalplan Ost de Himmler, daté de juin 1941, dans lequel il parle de l’expulsion de millions de personnes, y compris les Juifs, effectuée sur 30 ans, hors des territoires à l’Est).

De son côté, à la même période, Hans Frank met fin à la construction des ghettos et déclare en juin 1941 que l’expulsion des Juifs du Gouvernement général à l’Est est proche (Sibérie ?).

D’après ces sources (Himmler, Rosenberg, Frank), l’expulsion des Juifs dans un territoire donné est toujours d’actualité avant la campagne de Russie. Il est même question de remplacer Madagascar (compliqué à cause de l’Angleterre) par la Sibérie, une fois la guerre gagnée.

A l’été 1941, que font les troupes d’Himmler ? Deux documents important permettent de le comprendre : le document Stahlecker et les témoignages des Einsatzgruppen à Nuremberg.

D’abord les témoignages à Nuremberg.

L’accusé principal est Otto Ohlendorf, chef du groupe D. Il affirme qu’un ordre lui a été donné par Bruno Steckenbach avant le début de la campagne, ordre d’exterminer tous les Juifs. Cet ordre émanerait d’Himmler ou de Heydrich. Mais il y a, à l’époque, de vives discussions sur la provenance de cet ordre, certain affirmant qu’il vient d’Hitler lui-même. Au procès, Steckenbach est absent, il est même prétendu mort. D’autres témoins n’affirment avoir reçu l’ordre que plusieurs semaines après le 22 juin, voire dans certains cas en août ou en septembre.

Dans les années 1950, Steckenbach est retrouvé vivant. Il nie alors avoir reçu tout ordre. D’autres chefs de commandos ont depuis critiqué la version de Nuremberg et certains témoins revinrent sur leurs déclarations, affirmant avoir été influencés par Ohlendorf.

Discours contradictoires, d’où la question y a-t-il eu un ordre ?

Sur le terrain, les comportements sont eux aussi contradictoires. Au début de la campagne de Russie, les commandos ne tuent que les hommes et de manière « martiale » (peloton d’exécution). Quelques semaines plus tard, les femmes et les enfants sont tués, les méthodes changent, on tue en masse dans des fosses. Ce qui confirme que l’ordre de tuer les Juifs a été donné après le début de la campagne vers la fin du mois de juillet ou vers août. Et l’ordre venait de Himmler, la justification était simple, la campagne de Russie s’enlisait, les Juifs devenaient un danger.

Si l’on regarde l’activité des Einsatzgruppen dans leurs bulletins, on voit :

-          Des pogroms sont effectivement organisés. Ils visent en particulier des élites juives. Les autres Juifs sont placés dans des ghettos.

-          Des inquiétudes naissent quant à la solution pour la question juive.

Si l’on regarde le cas du groupe A en Lettonie, les choses sont un peu différentes. Dès la mi-juillet,  tous les hommes juifs sont tués, les femmes et les enfants sont expulsés. Ce groupe a peut-être reçu des directives particulières, notamment parce que le Reich envisage alors d’intégrer ce territoire et de le germaniser. Tous les Juifs devaient donc partir. Cependant, dans le document Stahlecker, qui a compilé les activités du groupe jusqu’en octobre 1941, on voit qu’au départ, comme dans les autres groupes, les hommes sont exécutés en priorité selon « des motifs particuliers », peu de femmes et d’enfants sont tués. Après le 15 août, le nombre de morts augmentent et les femmes et les enfants sont de plus en plus touchés (ce qui se retrouve également dans les autres groupes). On peut donc en conclure qu’il n’y a pas eu d’ordre différent, mais une situation différente du fait de l’intégration du territoire dans le Reich.

On peut éventuellement croire à un ordre donné avant la campagne, un ordre imprécis ou implicite donné par Hitler et Himmler. Ce qui est compliqué pour le cas d’Himmler puisque quand il avait en main le commandement des SS et qu’il les engagea dans les meurtres de masse uniquement à partir de la fin juillet. D’abord des hommes puis des femmes devenues une menace. Si l’intention était là dès le départ, pourquoi attendre? Le 15 août à Minsk, Himmler assiste à une exécution de masse. Devant les dégâts psychiques occasionnés pour ses troupes, Himmler demande une solution plus humaine (ce sera le gaz). Si Himmler savait que ses hommes assassinaient en masse depuis le printemps, il aurait sollicité d’autres mesures bien avant (d’autant que le gaz avait déjà été utilisé avant avec les malades mentaux). http://lelivrescolaire.fr/upload/LeLivreScolaire/p16m57484a1aa2ainfi8ho1ern1.png

Carte de la répartition des groupes Einsatzgruppen sur l'Est

5. La décision finale

En août en Russie, l’extermination des Juifs devient une réalité. Qu’en est-il des juifs du Grand Reich ?

En juillet 1941, Goering parle encore de solution d’ensemble de la question juive en parlant de solution finale, mais sans préciser quelle solution. Il parle parallèlement de l’émigration et de l’évacuation.

Pendant cet été, aucun texte concernant les Juifs d’Europe ne parle d’extermination. Dans les correspondances de certains dirigeants allemands, on parle encore d’émigration ou de déportation (y compris Eichmann lors de la réunion du 13 août lorsqu’il pose la question des métis. Dans le cas des mariages mixtes, si la femme est allemande, il est prévu qu’elle soit déportée avec son mari juif. Mais si le mari est allemand, les dirigeants allemands préconisent alors la prudence « pour n’amener aucun sang allemand au réservoir juif » ce qui laisse penser que la solution de la déportation est toujours d’actualité).

On retrouve la même chose chez un officier SS, Rolf-Heinz Höppner qui écrit un mémorandum sur l’organisation de la déportation des Juifs qu’il nomme « solution définitive de la question juive ». Son mémorandum ne pose que deux questions : quel territoire et quelles conditions de survie pour les Juifs?

Dans l’Europe de l’Ouest,  le sort des Juifs stagne depuis près de deux ans, certains commandants s’impatientent et demandent à leurs supérieurs une décision : l’expulsion ou la mort qui est évoquée pour certains (dans certains camps, des commandants jugent préférable la solution de tuer certains Juifs plutôt que de les laisser mourir de faim). L’idée de l’extermination fait son chemin devant les difficultés de contrôle des camps.

D’ailleurs l’émigration durant l’année 1941 est toujours ouverte aux Juifs. Elle exclut cependant les hommes en âge de se battre. Pendant cette même période, la mise à mort des commissaires politiques se poursuit. Devant leur nombre, certains commandants demandent la mise au point d’une méthode rapide pour les tuer (toise avec un orifice ou gaz avec l’apparition du zyklon B).

Deux décisions vont modifier radicalement le sort des Juifs : le port de l’insigne en août, leur déportation à l’Est en septembre. Décisions qui émanent d’Hitler. Elles sont liées à l’enlisement de la guerre à l’Est (voir l’argument de Goebbels pour soumettre à Hitler le port de l’insigne qui selon lui permettrait d'identifier ces rouspéteurs et ses défaitiste dans la population allemande). La déportation par l’URSS d’Allemands de la Volga entraina probablement une mesure de représailles et la déportation des Juifs à l’Est.

Cette déportation à l’Est ne peut avoir qu’un seul but, selon Burrin, l’extermination puisqu’on les déplace dans une zone qui pratique déjà les massacres de masse (des hommes et à présent des femmes et des enfants).

En novembre, Heydrich indique dans une lettre qu’ « au plus haut niveau, la juiverie avait été désignée avec force comme l’incendiaire responsable en Europe, qui doit disparaître définitivement en Europe ».

Dès septembre des décisions sont prises :

-          On sépare les Juifs capables de travailler des autres (Lodz)

-          On construit des camps et on les munit de camions à gaz (Chelmno)

-          Les Juifs de Lodz sont exterminés par Greiser mais suite à une autorisation d’Himmler. Il ne s’agit pas d’une initiative locale et la même chose se produira à Lublin.

-          Ceux qui avaient participé à l’opération « euthanasie » (assassinat des "tarés", opération arrêtée suite aux protestations de la population) sont envoyés en septembre à Lublin et à Belzec.

Dès octobre, les convois de Juifs affluent à Lodz, puis vers d’autres lieux comme Minsk ou Riga. A cette même période, l’émigration volontaire des Juifs est stoppée.

Tout est mis en place entre septembre et octobre 1941. La conférence de Wannsee ne fait qu’enregistrer des décisions déjà prises. A partir du milieu d’octobre 1941, le projet d’extermination est connu (Brack, Eichmann, Frank, la presse antisémite, Goebbels…)http://aerin.a.e.pic.centerblog.net/o/6c02e8e9.jpg

Organigramme de la conférence de Wannsee

6. Hitler et le génocide

Deux grands tournants dans la politique juive sont visibles : au mois d’août lorsque les meurtres de juifs en URSS deviennent génocide. Vers le milieu de septembre quand la décision est prise de déporter tous les juifs du Grand Reich vers l’Est.

A chaque fois, Hitler est derrière ces prises de décision. Pourquoi ? Quelle perception à Hitler de la guerre en cours ?

Au départ, l’optimisme prévaut. Hitler et son état-major prévoient un effondrement de l’URSS en quelques mois voire en quelques semaines. D’ailleurs il faut que cette guerre soit courte sinon elle mettrait en péril tout ce qui a été acquis selon Hitler. Les premières semaines du conflit lui donnent raison : Hitler se prend à envisager la fin de la guerre en Europe et sa poursuite au Proche-Orient et en Afrique.

Mais durant l’été, la campagne est ralentie par la ténacité des Russes. Hitler craint de ne pas finir la guerre avant l’hiver, il craint des mouvements de population à l’arrière et demande aux SS et aux Einsatzgruppen toute la sévérité nécessaire pour le maintien de l’ordre (il craint un soulèvement des partisans infiltrés par les Juifs).

En août, Hitler sait que la guerre sera longue et qu’elle va freiner toutes les autres actions militaires (GB) et que pendant ce temps, les USA risquent d’entrer en guerre. Il envisage même une paix avec Staline (en échange de territoires), et il parle de moins en moins de l’écraser.

Son comportement vis-à-vis des Juifs se durcit. Il impose le port de l’insigne et les déportations à l’Est des Juifs du Grand Reich. Il parle alors des exactions commises sur les Juifs soviétiques comme des actes de représailles logiques face au sang allemand versé. Et de poursuivre que même les Juifs du Grand Reich devront également payer. Il ravive le souvenir de 1918. En octobre, il évoque sans détour  de l’extermination.

Conclusion

Pour l’historien, comprendre la nature de la solution finale entraine deux difficultés : La première pour reconstituer l’événement vu l’état des sources. La seconde pour comprendre la nature même de cet événement, fortement hétérogène.

Saul Friedländer parle de la paralysie de l’historien qui provient selon lui « de la simultanéité et de l’interaction de phénomènes entièrement hétérogènes : fanatisme messianique et structures bureaucratiques, impulsions pathologiques et décrets administratifs, attitudes archaïques et société industrielle avancée ».

Il s’agit donc d’un crime de bureaucrates, avec comme moteur ultime, Hitler. Deux lignes de pensée se sont affirmées dans l’idéologie d’Hitler : la recherche d’une solution territoriale en cas de victoire, une vengeance radicale si les choses tournent mal.

Devant l‘échec de la campagne de Russie, Hitler a pris la voie de l’extermination, d’autant que l’armée et le peuple allemand, ébranlés par cet échec, étaient prêts à cette mesure radicale. Pour le sang versé allemand (vision biologiste), il fallait que les Juifs payent car il était inconcevable qu’ils s’en sortent en cas de défaite de l’Allemagne (vision d’un peuple profiteur, satanique qui ne veut que la mort de l’Allemagne).

 


Une lecture passionnante qui m'a permis de me comprendre les mécanismes qui ont conduit à la déportation en masse des Juifs (je ne savais pas, par exemple, que la campagne de Russie avait été à ce point déterminante dans la prise de décision). L'analyse de Philippe Burrin et sa démonstration sont extrèmement convaincantes.

Par LN - Publié dans : Histoire
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Mercredi 19 octobre 2011 3 19 /10 /Oct /2011 11:22

Les Rendez-vous de l'histoire de Blois avait pour thème cette année, l'Orient. La conférence inaugurale a été prononcée par l'historien indien Sanjay Subrahmanyam, qui est revenu lors de son discours sur la définition de l'orientalisme, trop imprécise dans le livre d'Edward Said, publié en 1978. L'orientalisme est le fait de voyageurs aux origines et aux buts tellement différents qu'il est difficile de les regrouper sous une même appellation (pèlerins, ambassadeurs, savants...). Pour Sanjay Subrahmanyam, il importe donc de préciser leurs origines, leurs buts et ainsi de particulariser leurs points de vue pour mieux les connecter. Conférence très intéressante, et menée de main de maître, mais qui, on le découvrira le lendemain, n'a pas plu aux dinosaures de la recherche historique. http://www.lanouvellerepublique.fr/var/plain_site/storage/images/nouvelle-republique.fr/actualite/24-heures/s.-subrahmanyam-passeur-entre-l-orient-et-l-occident/112850424/40898764-1-fre-FR/112850424_reference.jpg

Le lendemain justement, nous avons assisté à la conférence menée par Patrick Boucheron, "Ecrire l'histoire du monde avant la mondialisation, nouveaux espoirs, nouveaux enjeux", avec comme invité d'un côté Jean-Michel Sallmann et Christian Grataloup et de l'autre Julien Loiseau et Romain Bertrand. Et le fait de préciser d'un côté puis de l'autre n'est pas anodin puisque la conférence a tourné rapidement en affrontement certes cordial mais relativement glaçant. Sallmann s'est tout de suite confiné dans une posture plus ou moins blasée, condamnant l'entreprise actuelle de dénigrement des grandes découvertes, en rappelant que si l'Europe a été responsable d'actes condamnables, elle n'a pas été la seule et que si les autres civilisations ne s'excusent pas, alors pourquoi devrait-elle le faire. Le ton est donné. Le débat a rapidement tourné autour des civilisations, la question étant l'histoire du monde doit-elle forcément passée par celle des civilisations? Pour Sallmann oui. Grataloup préfère le terme d'aires culturelles. Quant aux deux jeunes historiens, Loiseau et Bertrand, pour eux le terme de civilisation n'est pas un terme neutre. Pour Loiseau, le cadre du siècle même s'il est imparfait permet de mettre en lumière des histoires contradictoires; pour Bertrand, il pose la question de ce qui est simultané, de ce qui est contemporain (en prenant l'exemple de son ouvrage qui raconte comment l'arrivée des Hollandais sur l'île de Java a été vécue par ces derniers comme un événement important, mais qu'au contraire il est un non-événement pour les Javanais, ce qui démontre la co-présence des Hollandais et des Javanais mais non leur rencontre). A la posture blasée de Sallmann est venue s'ajouter la posture pédante des deux jeunes historiens, le tout devenant (pour moi) relativement insupportable.  http://media.paperblog.fr/i/276/2763504/vie-chinoise-L-2.jpeg

Mi-temps pour Blois puisque nous changeons de conférence. Entre-temps la France a gagné.

Je n'ai pas pu assister à la conférence sur "L'Orient, matrice des monothéismes". Pour compenser je suis allée voir l'excellente exposition sur les Carnets d'Orient de Jacques Ferrandez, présentée à la bibliothèque de l'Abbé Grégoire.

Pause sandwich, puis je suis allée voir une autre exposition sur la bande dessinée "Une vie chinoise", qui a reçu le prix de la meilleure bande dessinée historique l'année dernière. Encore une fois, l'exposition était excellente puisqu'en plus de revenir sur l'élaboration de cette bande dessinée (ce qui m'a permis de comprendre un peu plus le point de vue de son auteur), l'exposition présentait un panorama très instructif sur l'histoire de la bande dessinée chinoise.

Après plus d'une heure et demi de queue, j'ai pu enfin assister à une troisième conférence, celle de Pierre Briant sur Alexandre. C'était la première fois que Pierre Briant faisait une intervention à Blois et j'avoue avoir eu un mal de chien à me tenir éveillée pendant son intervention. Intervention qui se focalisait en fait sur l'histoire des représentations d'Alexandre en Europe, en partant d'un discours de Giscard d'Estaing à Mexico en 1979. Le ton, la difficulté à le suivre (notamment parfois par des problèmes d'élocutions) m'ont fait lâcher l'affaire au bout de quinze minutes. Les gens quittaient la salle, une femme s'est endormie et a copieusement ronflé pendant la conférence. Déception, mais la seule de Blois cette année.

Pour clôturer cette journée du samedi, nous avons vu un excellent documentaire "La terre des âmes errantes" de Rithy Panh sur le Cambodge. Comment à l'occasion de l'enfouissage d'un câble de fibre optique par Alcatel au Cambodge, Rithy Panh fait un zoom sur la pauvreté de son pays, après les années de guerre. Le témoignage d'un jeune ouvrier qui racontait comment les Khmers avaient condamné à l'ignorance toute une génération de jeunes hommes était bouleversant. http://jinja.apsara.org/wp-content/themes/mistylook-101/scripts/timthumb.php?src=http://jinja.apsara.org/blog/rithypanhsr.jpg&w=520&zc=0&q=95

Dimanche: on commence à fatiguer. Une seule conférence au programme de la journée, celle menée par Jacques Portes sur les "Connaissances et regards croisés en Europe et en Orient entre le XVe et XXème siècle". Quatre intervenants se sont succédés pour faire un panorama des relations entre Europe et Orient.

Guy-François Le Thiec, spécialiste de la Renaissance, a rappelé que pour les hommes de ce siècle, l'Orient est perçu comme quelque chose de proche, l'Orient musulman notamment. Les voyageurs sont le plus souvent des pèlerins ou des ambassadeurs, le point de vue des récits de voyage est donc largement dominé par l'aspect religieux (prosélyte). A la fin du XVIème siècle, les récits sont plus scientifiques et s'intéressent davantage à la faune, la flore, la langue et la constitution des états.

Benjamin Lellouch s'est intéressé quant à lui au regard que les Ottomans posent sur l'Europe entre le XVème siècle et le XVIIIème siècle. Il remarque que les Ottomans n'ont pas de termes pour désigner l'Occident comme aire de civilisation. Ils parlent du "pays des infidèles", ou de façon plus restreinte du "pays des Francs". L'Europe ne suscite que peu d'intérêt chez les Ottomans qui ne s'intéressent globalement qu'à leur vie et s'en satisfont. La tolérance des Ottomans s'appuie surtout sur un profond manque d'intérêt. L'Orient se sent supérieur et est à peine émerveillé par la différence des Occidentaux.

Pascale Girard, spécialiste de la Chine, a rappelé que la Chine n"a pas été autant marquée par les Occidentaux, à la différence du Proche-Orient. Il n'y a pas d'arrière-plan de colonisation, et pas de traumatisme. Ce sont les Occidentaux qui regardent la Chine, la plupart des ambassadeurs, des marchands et des religieux. Elle distingue trois périodes dans l'observation de la Chine par les Européens:

- Au XVIème et au XVIIème siècles, la Chine est vue de façon très positive par les marchands et par les religieux. Ils insistent sur l'analogie entre l'Europe et la Chine (la race chinoise est décrite comme blanche et le système politique est vu comme une monarchie semblable à celles en Europe).

- Au XVIIIème siècle, les philosophes vont s'emparer de l'Orient, et de la Chine. Une querelle s'engage entre ceux qui persistent à voir la Chine de façon positive (comme Voltaire) et ceux qui la décrivent plus négativement (comme Montesquieu et Smith).

- Au XIXème siècle, la Chine est le lieu de la guerre de l'opium. C'est à cette époque que de nombreux clichés seront véhiculés (comme celui de l'ouvrier chinois infatigable ou du "chinetoque"). Ce siècle est aussi le moment d'un important transfert de savoirs et de techniques occidentaux vers la Chine.

Alain Messaoudi revient quant à lui sur l'orientalisme des Français sur le monde arabe entre le XIXème siècle et le XXème siècle. Après les expéditions en Egypte et la conquête de l'Algérie, se met en place une science arabe (création de l'université d'Alger par exemple). Cet orientalisme a hérité de l'orientalisme de la Renaissance (exotique, érotique, etc.) La population va servir d'intermédiaire, puisqu'il y a colonisation, mais si au début les savant arabes sont utilisés par les colons pour leur installation, ils vont être ensuite marginalisés. Dès lors la production scientifique relativement mixte au départ va se recentrer sur les Occidentaux. A partir du XXème siècle, et parce que l'orientalisme va être lié à la critique du colonialisme, il n'y aura plus d'études orientales en France et en Grande-Bretagne.


 

Bilan dès lors de cette 14ème édition des rendez-vous de l'histoire de Blois. Les conférences sont toujours aussi intéressantes, même si on a senti une certaine mauvaise ambiance parmi les historiens. Et visiblement la conférence de clôture de Pierre Nora n'a pas arrangé les choses. Seul hic, le monde. De plus en plus de personnes font le déplacement et il m'est arrivée souvent de me demander ce qu'elles faisaient là. Parmi les comportement nouveaux pour moi à Blois: arriver en retard aux conférences et se plaindre de ne pas avoir de la place, quitter une conférence en cours (et si possible en faisant du bruit sinon c'est pas drôle), refuser de sortir de la salle en fin de conférence, et selon les dires d'un organisateur de Blois avec lequel on a discuté quelques minutes, occuper les places réservées et refuser de les restituer devant un organisateur médusé. 

Le thème des prochains rendez-vous étant Les Paysans, j'espère qu'il y aura moins de monde, puisque mathématiquement il y aura moins de cons.http://www.dargaud.com/images/actualites/611/rendez-vous-l-histoire-a-blois-avec-jul-v-l211-h301-rm.jpg

Par Les boggans - Publié dans : Histoire
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Vendredi 22 juillet 2011 5 22 /07 /Juil /2011 11:49

http://covers.openlibrary.org/b/olid/OL8842087M-M.jpgIntroduction

I.                    Du monde antique à la chrétienté médiévale

Chap.1 : L’installation des barbares

Chap.2 : La tentative d’organisation germanique (VIIIe-Xe siècle)

Chap.3 : La formation de la chrétienté (XIe-XIIe siècle)

Chap.4 : La crise de la chrétienté (XIVe-XVe siècle)

II.                  La civilisation médiévale

Chap.1 : Structures spatiales et temporelles (Xe-XIIe siècle)

Chap.2 : La vie matérielle (Xe-XIIe siècle)

Chap.3 : La société chrétienne (Xe-XIIIe siècle)

Chap.4 : mentalités, sensibilités, attitudes (Xe-XIIIe siècle)

 

I.                    Du monde antique à la chrétienté médiévale

Chap.1 : L’installation des barbares

 

Le monde médiéval nait d’un Occident romain fermé sur lui-même et en proie à des invasions récurrentes, tout juste acquis à la religion chrétienne, dont il espère tant. Un monde confus, divisé dans lequel émerge l’Occident médiéval. L’homme de l’Occident médiéval est donc le fils de ces barbares (cf. l’utilisation de l’épée longue qui devient l’épée des chevaliers).

En 410, Rome est conquise par Alaric et ses Wisigoths. En 511, meurt Clovis qui a installé les francs en Gaule (sauf en Provence qui ne sera conquise qu’en 536) et qui s’est converti au christianisme. En 751, Pépin le Bref est reconnu comme roi par la papauté qui le sacre en 754. L’union entre la papauté et la monarchie carolingienne prend alors toute sa puissance en Gaule. En 800, Charlemagne, fils de Pépin le Bref,  est couronné et sous son règne le royaume franc s’étendra sur l’Occident. Ainsi entre 395 (mort de Théodore et création des deux empires romains d’Occident et d’Orient) et 800 (couronnement de Charlemagne) un monde nouveau est né de la fusion du monde romain (monde renfermé, atomisé, ruralisé et compartimenté socialement) et un monde barbare (monde de destruction, mœurs sauvages mais besoin de codification).

 

Carte division empire romain - Copie

 

Chap.2 : La tentative d’organisation germanique (VIIIe-Xe siècle)

 

L’unité carolingienne est remise en cause par la partage des territoires entre les fils : il y a beaucoup de problèmes de successions et un morcellement du royaume. En 843 à Verdun, a lieu le partage du royaume franc. Il se fait selon des considérations économiques et esquisse les futurs nations : la Francie occidentale deviendra la France et la Francie orientale deviendra la Germanie. Restent des zones fragiles comme le royaume de Provence ou celui de Bourgogne.

Pour asseoir l’Etat franc, Charlemagne donne des terres à ses proches en échange de leur serment de fidélité Proches qui sont eux-mêmes encouragés à faire de même sur leurs terres. Se crée alors un réseau complexe de vassalité, lié à la possession des terres. Ceci entraine une modification des mentalités, la fidélité prime sur le droit (dans l’Antiquité ce qui est juste l’est par rapport au droit, au Moyen Age, ce qui est juste l’est par rapport au serment prêté). Au milieu du IXe siècle, miles prend la place de vassus pour désigner le vassal, ce qui accentue l’idée d’une aide militaire apportée par celui-ci. En Francie orientale, Otton II prend à cette période le titre d’Imperator Romanorum (à la fois romain et chrétien) à la place d’Imperator Augustus (trop romain).

 

Partage de Verdun

 

Chap.3 : La formation de la chrétienté (XIe-XIIe siècle)

 

L’éveil de l’Occident médiéval se situe en l’an mil. Il s’étend à l’intérieur avec de grands mouvements de construction, un essor démographique et des progrès techniques comme la charrue. Il s’étend également à l’extérieur avec l’expansion de la chrétienté en Europe au nord et à l’est (Pologne, Danemark, Hongrie, Norvège, Prusse, Lituanie qui se christianisent), dans la Méditerranée (ex. des Normands en Sicile et du royaume des Deux-Siciles),  ainsi qu’au sud (avec la conquête du midi à la faveur de la croisade des Albigeois puis de l’Espagne (Reconquista). Souvent le terme de croisade est évoquée pour qualifier l’expansion dans le midi de la France, ou celle en Sicile.

Les croisades en Terre sainte ont aussi lieu à cette époque. J. Le Goff revient sur cette théorie qui affirme que l’essor du monde chrétien est en partie dû aux croisades (et à ce que les chrétiens ont acquis sur place). Théorie fausse pour lui. La terre sainte n’a pas été un lieu d’échanges à l’inverse du Royaume des Deux-Siciles ou de l’Espagne. Au contraire, les croisades ont appauvri l’Occident, envenimé les relations avec Byzance, exacerbé les oppositions nationales, brutalisé les mœurs et alourdi la fiscalité. J. Le Goff parle même du comportement brutal des ordres militaires revenus bredouille de la terre sainte et se livrant à des exactions en Occident. « Seul bénéfice des croisades, l’abricot ».

En 1095, Urbain II allume le feu de la croisade. En 1146, St-Bernard le ranime à Vézelay. Le but est de transformer la guerre endémique en Occident en cause juste. C’est un échec sauf pour l’Eglise qui va cristalliser dans l’idée de croisade l’idéal chrétien. En 1099, avec la prise de Jérusalem nait un empire latin éphémère. Suivront des croisades successives jusqu’à la mort de Saint-Louis devant Tunis en 1270.

L’essor des villes. La ville médiévale s’installe à côté du noyau ancien d’où l’idée de continuité urbaine (malgré le fait que les villes romaines aient souvent disparues et que les villes médiévales, sorte de ville faubourg se sont crées à côté). La ville médiévale nait de sa fonction économique (milieu rural proche favorable, présence de marchands et d’artisans), elle attire à elle de nouveaux hommes, créant ainsi une société nouvelle, la société urbaine. Les migrations de la campagne à la ville augmentent et même les leaders spirituels sont attirés par cette nouvelle société. Les villes deviennent des nœuds de commerce, d’abord locaux avant de s’étendre à l’Europe. Le commerce fluvial qui s’appuie sur les villes favorise l’expansion de la chrétienté médiévale et de l’économie monétaire. La ville devient un nœud d’expansion intellectuelle et artistique. Si la spiritualité mystique et l’art roman s’épanouissent dans les couvents (Cluny), les villes par l’enseignement et l’architecture vont prédominer dans les monastères. En effet, les écoles urbaines prennent le pas sur les écoles monastiques, on voit alors naitre la scolastique et les universités. L’art roman se transforme au XIIe. Son nouveau visage, l’art gothique est un art urbain, art de cathédrale jaillie au milieu des villes.

80488 les effets du bon gouvernement dans la cite

L’essor de l’Eglise. L’Eglise avait amassé de l’argent dans l’an mil, elle le réinjecte après notamment par le prêt. En finançant l’économie, elle va accroitre son essor dans la société. Spirituellement, elle dédouane les nouveaux riches avec son apologie de la pauvreté (cf. Cîteaux, les ermites, les mendiants ou les franciscains). La réforme de l’Eglise suit les inquiétudes de la société en tentant des apporter des réponses: les pauvres sont rassurés sur leur condition comme moyen d'accès au salut tandis que les riches sont confortés car ils peuvent faire preuve de charité pour gagner leur salut.

L’essor de la féodalité. Par féodalité, on désigne l’ensemble des liens personnels qui unissent entre eux dans une hiérarchie les membres des couches dominantes de la société. S’attachent à l’idée de féodalité, l’hommage et le fief (et son hérédité). A l’origine, il s’agit d’une création rurale, mais on la retrouve dans les villes. Ce système féodal permet la pluralité des engagements. A son centre se situe le château. Duby note qu’en 1032 dans le Macon, le miles devient le nobilis. Vers 1075, la chevalerie (classe de fortune, genre de vie) devient une caste héréditaire, une vraie noblesse. Marc Bloch observe deux âges féodaux : jusqu’au XIe siècle, la féodalité correspond à l’espace rural. Après elle se modifie au contact du commerce, de la diffusion de la monnaie, des défrichements, de l’essor des villes et de la modification de la classe paysanne. Toujours selon Duby, on passe du temps des fiefs et des principautés féodales à celui des châtellenies indépendantes et il situe ce basculement vers 1160.

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D’autres phénomènes caractérisent cette période. Le conflit récurrent entre deux personnages majeurs de l’époque que sont l’Empereur et le Pape. De même qu’un mouvement de rassemblement des petites cellules médiévales vers des ensembles territoriaux plus vastes (ex. de l’Angleterre avec Henri Ier et les Plantagenets, de la France avec la monarchie capétienne, puis les Valois, de la papauté qui va prendre la tête de la codification du droit canon devenant au XIIe siècle selon les terme de J. Le Goff une monarchie supranationale).

Ailleurs (en Espagne, en Allemagne, en Italie par exemple), l’unité ne se fait.

Au moment de l’apogée du monde médiéval, il y a un déclin politique de la féodalité (mais qui reste cependant forte économique et socialement). J. Le Goff se demande alors qui peut prendre la relève : les villes ? Mais elles ne s’affirment pas politiquement. Les Etats ? Ce sont eux qui vont effectivement s’imposer. Des lors l’Europe moderne ne se fera pas autour des villes mais autour des Etats.

 

Chap.4 : La crise de la chrétienté (XIVe-XVe siècle)

 

Au XIVe siècle, les frontières sont mouvantes, mais la chrétienté s’est stabilisée autour de ses Etats. L’expansion médiévale est terminée, de même que les invasions. Au tournant du XIIIe siècle et du XIVe siècle, la chrétienté rétrécit ; baisse de la démographie, abandon de certains territoires cultivés et baisse des constructions. Des phénomènes nouveaux apparaissent comme les grèves ou les émeutes urbaines. La monnaie est dévaluée. En 1284, la voûte de la cathédrale de Beauvais s’écroule. Les paysans subissent de mauvaises récoltes. Enfin la Grande Peste sévit en 1348.

Ces crises nuisent à certaines catégories sociales ou certains secteurs économiques mais profitent à d’autres (apparition de nouvelles draperies et des enclosures). Cette crise précipite le monde médiéval dans la guerre (guerre de Cent Ans) car il y voit une solution aux problèmes vécus. Elle provoque un remaniement de la carte économique et sociale de la chrétienté. Ces crises favorisent la centralisation du pouvoir, l’avénement du Prince, et de nouvelles classes comme la bourgeoisie. Ce second volet de la féodalité occidentale qui va de la Renaissance à la révolution industrielle poursuit néanmoins le Moyen Age.

 

II.                  La civilisation médiévale

 

Chap.1 : Structures spatiales et temporelles (Xe-XIIe siècle)

 

L’espace, du plus proche au plus éloigné. Le visage de l’occident médiéval est un grand manteau de forêts troué par des clairières cultivées. La forêt est le lieu du paganisme, de l’ermite, des chevaliers errants. Elle est également un monde refuge, une source de profit par le défrichement (bois, terres cultivables). Elle est enfin un lieu de menace, de dangers réels ou imaginaires.

La société médiévale est une société itinérante, elle n‘est pas un monde complètement sédentarisé. Au Moyen Age, la propriété est changeante, éloignée. L’esprit chrétien favorise le voyage, d’où l’importance des routes et du pèlerinage. L’homme du Moyen Age vit donc entre deux dimensions : les horizons bornés de la clairière où il vit et les horizons lointains de la chrétienté. La mer occupe également une place de choix dans la représentation de l’espace, elle est perçue comme plus rapide mais plus dangereuse que la route (d’où les nombreux récits de naufrages dans la littérature médiévale).

MACONS

La nature. Comme l’univers, l’homme est composé de quatre éléments : la chair (la terre), le sang (l’eau), le souffle (l’air) et la chaleur ( le feu). On retrouve dans cette conception les quatre fleuves du paradis ainsi que les quatre axes de la rose des vents. Pour l’homme du Moyen Age, la terre est ronde, immobile au centre de l’univers. Le monde connu est celui de la chrétienté. Au-delà se situe un monde de l’imaginaire, de la fantaisie. Géographiquement, la terre se divise entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie, mais l’espace de l’homme médiéval est avant tout un espace chrétien.

Byzance. Pour l’homme médiéval, Byzance est le lieu du schisme. Petit à petit les Grecs sont perçus comme des non-chrétiens. Se développe alors une haine à leurs égard, on leur reproche leur richesse, leurs traditions politiques, leurs mœurs malgré l’admiration qu’on peut leur porter.

Musulman. Il est l’infidèle par excellence. Cette haine sera exacerbée par les croisades. Cependant quelques échanges ont lieu avec le monde musulman (ainsi que des courants pacifistes), notamment des échanges commerciaux (Venise), intellectuels (les sciences arabes nourriront la Renaissance du XIIe siècle surtout en Espagne.

Les Païens. Ils sont perçus comme des possibles convertis. Ils font l’objet d’une politique agressive de conversion, non sans résistance. En général, la conversion est réussie quand elle concerne les élites (qui voient leur entrée dans le monde chrétien comme une promotion comme Rollon ou Clovis) et elle est plus difficile avec les masses. Ainsi la nouvelle chrétienté est une chrétienté convertie par la haut. Dans certaines zones même chez les élites il y hésitation entre Rome et Byzance.  

Les Mongols. On assiste au Moyen Age à la naissance d’un mythe mongol. La société médiévale les percevait comme des convertis en cachette. D’où l’importance du mythe du prêtre Jean et de ce rêve d’une alliance entre Mongols et chrétiens (contre l’Islam).

La chrétienté médiévale est un monde fermé qui adjoint les autres par la force ou les exclut, un monde avec une vocation universelle tracée par l’Evangile. Mais un monde perméable à l’extérieur, en ce qui concerne les techniques, l’économie, les domaines artistiques et scientifiques. Elle est aussi un monde ouvert sur l’au-delà. Il n’y a pas de frontière entre le monde terrestre et l’au-delà. L’univers est perçu comme un système de sphères concentriques qui tendent vers l’au-delà, sorte de représentation grecque mais christianisée. Dieu est représenté alors comme un seigneur ou un roi (dans une vision féodale), il est aussi le père. Son fils est davantage perçu comme le Christ Sauveur, le Christ de la Passion (en insistant de plus en plus sur sa souffrance). Face à Dieu, l’autre personnage important est le diable qui apparait et s’affirme au XIe siècle. Le diable est une création de la société féodale, le type même du vassal félon, du traitre. Il apparait sous deux formes, le séducteur ou le persécuteur. L’hérésie la plus courante et la plus condamnée au Moyen Age est le manichéisme qui consiste à mettre Dieu et le diable sur le même plan. On retrouve cette même dualité dans la magie entre la magie blanche (celle des clercs ou des rois thaumaturges) et la magie noire. Le Purgatoire nait à la fin du XIIe siècle mais ne prend pas vraiment dans un contexte d’intolérance. Les anges quant à eux sont vus comme des liaisons entre la terre et le ciel, et ont aussi leur pendant diabolique dans la figure des démons.

Le temps. Comme l’espace, le temps n’appartient qu’à Dieu. Le temps médiéval est un temps linéaire et continu. L’Histoire a un début et une fin, les chroniques (discours sur l’Histoire universelle) commencent toutes à la Création et s’arrête au temps du chroniqueur, qu’il considère alors comme le temps du jugement denier.  Le temps est Histoire et cette Histoire a un sens, elle suit irrémédiablement une ligne descendante, un déclin. Le temps du Moyen Age correspond au 6ème âge de l’homme, au temps de la décrépitude.

Sauf que cette linéarité est coupée en deux par un point central qui est l’Incarnation. Avant J.C, point de salut. Après J.C, le salut est possible. Il y a donc deux tendances face au temps : un pessimisme historique nait de la perception d’une décadence dans l’histoire. Et un optimisme intemporel nait de la perception de l’Eternité.

Marc Bloch parle quant à lui d’une « vaste indifférence au temps ». Il y a au Moyen Age une confusion temporelle fondamentale entre le passé, le présent et le futur puisque tout ce qui est fondamental pour l’homme médiéval lui est contemporain. La liturgie maintient le croyant dans un temps perpétuel. Et pourtant l’incarnation entraine une datation et une césure du temps en deux. D’où le goût pour les chronologies non pas objectives, mais signifiantes. Loin d’être indifférent au temps, l’homme du Moyen Age est sensible au temps, au temps liturgique notamment (et en cela il est différent de nous).

La vérité tient dans la multiplicité du temps, il y a bien évidement le temps liturgique (important pour le salut) et il y a le temps matériel (imprévisible et difficile à mesurer avec les instruments de l’époque).  La mesure du temps matériel va être le lieu d’un affrontement, d’une lutte entre le clergé et l’aristocratie. La masse obéit au temps imposé « par les cloches, les trompettes et les olifants ». Le temps matériel médiéval est avant tout un temps agricole, temps naturel, long, sans date, dont les grandes divisions sont les saisons et le jour et la nuit (d’où une vision manichéenne du temps: jour/nuit, hiver/été puisque le Moyen Age ne connait que deux saisons).

02 - Fevrier (2)

A côté du temps rural, il y a le temps seigneurial et le temps clérical. Le temps seigneurial est un temps militaire, temps de l’ost, des grandes réunions chevaleresques, des adoubements. Temps aussi des redevances (et des fêtes où elles sont perçues).  Le temps clérical suit quant à lui l’année liturgique qui elle-même suit le drame de l’incarnation. A cela s’ajoute le calendrier christologique, temps des saints, souvent des jours chômés. Et ces trois temps (rural, militaire et liturgique) sont des temps naturels. Les campagnes militaires se font à l’été et se terminent avec lui. Les fêtes religieuses ont pris la place des fêtes païennes qui s’étaient alors calées sur le temps naturel et suivent généralement les travaux agricoles (on déplace notamment la date primitive de la Toussaint pour ne pas gêner les travaux agricoles par exemple). Et on retrouve la même dépendance au temps naturel chez les artisans et les marins.

Le temps médiéval va changer au cours du XIVe siècle avec l’invention des horloges mesureuses (horloge mécanique qui apparait en Italie et en Allemagne vers le XIVe-XVe siècle). Le temps alors se laïcise, le temps des beffrois va s’affirmer face au temps clérical.

Mais le temps essentiel du chrétien est le temps du salut. Il y a tension perpétuelle entre le ciel et la terre avec une volonté de faire descendre la ciel sur la terre par la fuite du monde (fuga mundi) et l’exemple des ermites qui deviennent un modèle, un idéal dans la quête du salut (cf. les chevaliers devenus ermites dans les chansons de geste). Pour ceux qui ne peuvent être ermites, il reste la pratique de la charité, de la miséricorde et des donations. Cette volonté s’exprime aussi par la tentation de réaliser sur terre le bonheur éternel. Il s’agit du courant millénariste qui se fonde sur la tradition apocalyptique qui veut qu’après la dévastation vienne sur terre la Jérusalem céleste. Les hommes du Moyen Age vont se focaliser sur les événements dramatiques de l’Apocalypse et sur la figure de l’Antéchrist. Face à lui, apparaitra le Roi Juste qui va être identifié selon les besoins nationaux à Louis VII ou à Frédéric II (J. Le Goff parle d’instrument publicitaire). Un monde nouveau naitra avec lui, avec une nouvelle église (l’ancienne étant jugée corrompue) et une nouvelle société basée sur l’égalité (avènement d’une société sans classe). Et pourtant il s’agit d’un retour en arrière, un retour à l’âge d’Or.

 

Chap.2 : La vie matérielle (Xe-XIIe siècle)

 

Le progrès au Moyen Age a été plus quantitatif que qualitatif. En cela, on a une diffusion plus large des techniques plutôt que des innovations. Diffusion (et non invention) de deux techniques notamment : le moulin à eau (XIe et XIVe siècle) et la charrue médiévale. D’autres « inventions » médiévales viennent en fait d’emprunts orientaux comme le moulin à vent. Le Moyen Age connait des progrès dans l’armement et dans l’art militaire (par les progrès de la métallurgie et de la balistique). L’Eglise quant à elle va faire progresser par ses constructions les techniques du bâtiment (outillage, transport, vitrail).

Construction d'une cathedrale - par Jean Fouquet [1470]

La société médiévale est contre l’idée de progrès, de changement (y compris technique) car cela pourrait bouleverser l’ordre du monde. Il y a une véritable faiblesse de l’équipement médiéval dans le domaine du machinisme, de l’outillage et des transports.

Le produit le plus commun au Moyen Age est le bois, de qualité médiocre cependant. Il est même un produit d’exportation comme le fer. Autre matériau noble : la pierre. Quand on est riche, on remplace le bois de son habitation par de la pierre.

Dans le secteur rural, l’outillage est rudimentaire et la fumure insuffisante. La culture est principalement extensive (on défriche pour produire plus) plutôt qu’intensive. La terre s’épuise vite d’autant que la pratique de la jachère n’est pas étendue (biennale plutôt que triennale). Il faut ajouter à cette description le fait que la culture au Moyen Age est « autarcique », tout doit être produit.

Au Moyen Age, l’essentiel de l’énergie vient encore de l’homme et des animaux (et non des moulins encore rare à l’époque). Des progrès importants apparaissent, notamment dans l’attelage et la traction animale (le cheval plutôt que le bœuf ; le collier d’épaule plutôt que le collier antique). Mais le cheval reste cher. Le bœuf est donc encore utilisé, de même que l’âne et bien sûr l’homme qui reste la principale source d’énergie de l’époque (pour le travail agricole, pour les transports et l’artisanat).

charrue

Les transports maritimes sont faibles. Il y a un nombre limité de navires, on connait peu la boussole et le gouvernail d’étambot. Le Moyen Age ignore par ailleurs le quadrant et l‘astrolabe.

L’excavation minière est insuffisante faute d’engin de creusement et de levage.

Certains progrès techniques signifiants apparaissent à la fin du Moyen Age comme la poudre, les armes à feu et les canons. Apparait (ou réapparait) la peinture à l’huile (XIVe siècle), le verre (XIIIe siècle, qui se limite au vitrail) et le papier.

Seul technicien qui va s’élever à un degré supérieur : l’architecte avec l’âge gothique et l’Art de bâtir. Mais il ne faut pas oublier que les bâtisseurs médiévaux malgré leur habileté et leur science ont souvent produit des bâtiments de mauvaise qualité : les cloches devaient être régulièrement reforgées, les bâtiments s’écroulaient. Le Moyen Age passe son temps à réparer, à remplacer et à refaire. Malgré cela, cette époque marque une étape dans la conquête par l’homme de la nature : contrôle des rivières, etc.

Le Moyen Age est avant tout une économie de subsistance, apporter à chacun selon son sang ses besoins. Tout calcul économique qui irait au-delà du nécessaire est condamné (l’idée même de calcul n’apparait qu’au XIVe siècle, avant le Moyen Age est hostile à l’idée de rendement, de chiffre).

Quand il y a croissance économique en Occident, elle correspond à une croissance démographique : comme il y a plus de gens à nourrir, on cherche à produire plus donc on défriche, et on étend les cultures. Ce qui conduit à une hostilité envers l’économie monétaire, et envers l’esprit de profit. L’Eglise condamne comme usure toutes les formes de crédit (et plus particulièrement les prêts de production).

Toutes les catégories sociales médiévales étaient soumises à de fortes pressions économique et psychologique avec pour résultat de s’opposer à toute idée de progrès : les paysans par les prélèvements sur le produit de leur terre, l’Eglise en consacrant son argent dans les constructions à la gloire de Dieu, les seigneurs en devant faire des donations au nom de l’idéal chrétien et chevaleresque.

Le régime féodal est à l’origine de cette stagnation de la croissance économique ainsi que du bas niveau technologique du Moyen Age. Ce régime a organisé la captation par la classe seigneuriale (ecclésiastique ou laïque) du surplus de la production rurale assurée par la masse paysanne. Les paysans ne peuvent tirer profit des progrès économique, et ceux qui sont bénéficiaires de ce système n’ont pas la possibilité d’investir réellement. Le paysan est réduit à satisfaire ses besoins essentiels ; s’il agrandit ou augmente sa production, c’est généralement pour payer sa rente au seigneur. Les seigneurs investissent uniquement pour augmenter leurs prélèvements fiscaux (construire un moulin pour percevoir la taxe, même chose avec les routes) mais cela ne va pas au-delà. Même les alleutiers (possesseurs d’une terre libre) dépendent des seigneurs pour leurs droits (de justice et de ban), pour les taxes et pour l’ensemble de l’économie de la région.

Le monde médiéval est en équilibre marginal, monde de subsistance, gouverné par la peur de la faim (d’où les mythes de ripailles comme celui du Pays de Cocagne ou les miracles alimentaires). Un monde à la merci des mauvaises récoltes, qui peuvent alors entrainer une hausse des pris, des épidémies et une augmentation de la mortalité.

L’insuffisance des transports, la multiplication des barrières douanières, l’absence d’organisation « étatique » ne permettent pas la constitution de stock qui pourrait le cas échéant alléger le poids des disettes sur les pauvres (à la différence de l’époque romaine avec des greniers de stockage). Malgré tout, il y a quelques initiatives comme celle du Comte de Flandre, Charles le Bon. Mais cette prévoyance alimentaire ne pouvait s’étendre au-delà d’une année (problème des rats que l’on retrouve dans les légendes comme celle du joueur de flute). Les famines touchent les couches les plus pauvres de la société ce qui parait normal alors. La peste par contre touche tout le monde. A côté des famines, il y a aussi des épidémies ou des maladies liées à la consommation de denrées impropres. La plus célèbre étant le mal des ardents (ergot de seigle) qui a donné naissance à un ordre, les antonites, capable grâce à la relique de saint Antoine de guérir ce mal.

La mortalité est importante au Moyen Age, notamment la mortalité infantile. L’espérance de vie est faible (30 ans environ). D’où un Moyen Age des grandes peurs, des grandes pénitences collectives.

Cette tension constante entre la recherche de plus de production et le danger de l’épuisement de la nature atteint son apogée avec les crises du XIVe siècle : les terres épuisées sont abandonnées, le bois est épuisé, les mines déclinent ce qui entraine un recul dans l’expansion de l’économie monétaire, les hommes sont aussi épuisé après la Grande Peste notamment. La récession démographique accroit le problème puisque faute de main d’œuvre des terres ne sont exploitées. Devant l’insécurité du monde, les hommes se réfugient dans la religion et surtout dans l’au-delà avec une crainte accrue de l’enfer.

Ainsi le Moyen Age a connu une longue phase d’expansion économique, basée principalement sur un accroissement démographique. Bruno Hildebrand a divisé l’évolution économique des sociétés en trois phases : économie-nature, économie-argent et économie-crédit. Qu’en est-il du Moyen Age ? Quel est le rôle joué par la monnaie dans l’économie médiévale ? S’agit-il d’économie-nature ou d’économie-argent ?

Au Moyen Age, il y a peu ou pas d’échanges. Le troc joue un rôle assez faible, il s’agit d’une économie fermée. La monnaie n’est qu’une référence, elle sert de mesure et sa valeur dépend de son poids en métal. Le paysan a peu de monnaie, il ne l’utilise presque exclusivement pour acheter son sel. L’existence de monnaie non métallique comme le poivre ou les pièces d’étoffes montrent un signe indéniable d’archaïsme. Au Haut Moyen Age, les ateliers monétaires se multiplient mais la monnaie ne circule pas pour autant. La réforme monétaire de Charlemagne correspond plus à une adaptation à la régression de l’économie-argent, l’or n’étant plus frappé. La renaissance monétaire du XIIIe siècle est plus un indice qu’une réalité économique, car le nombre de pièces mis en circulation reste faible. L’argent reste le symbole de puissance économique et sociale (plus qu’économique), mais il est fortement condamné par l’Eglise (avaritia, désir d’argent). Aussi, il y a un lent remplacement de l’économie-nature par l’économie-argent à la fin du XIIIe siècle.

Cette fin XIIIe va voir sa première crise de la féodalité (qui préfigure celle du XIVe siècle). La classe seigneuriale va s’appauvrir, le monde paysan va se diviser face à cette crise. Une minorité de paysans va être capable de tirer profit de la vente des surplus et de s’enrichir. Mais la grande majorité va s’appauvrir et s’endetter. Ceux qui vont profiter au maximum du développement de l’économie monétaire, ce sont les marchands. Les couches supérieures de la société vont être de plus en plus composées de rentiers, notamment des rentiers du sol, plus éloignés de l’exploitation directe. Une nouvelle hiérarchie sociale se forme autour de l’argent mais le travail reste toujours un marqueur social important : travail contre rente, travail manuel contre travail mécanique ou intellectuel.

 

Chap.3 : La société chrétienne (Xe-XIIIe siècle)

 

La société médiévale : de la théorie des trois peuples vers celle du corps sociétal. Dès l’an mil, la littérature occidentale présente la société chrétienne selon un schéma nouveau : le triple peuple. Ceux qui prient (oratores), ceux qui combattent (bellatores) et ceux qui travaillent (laboratores). Ce schéma explique-t-il la structure réelle des classes sociales au Moyen Age ?

Entre le VIIIe siècle et le XIe siècle, l’aristocratie est une clase militaire et le membre par excellence de cette classe est le chevalier (miles). A l’époque carolingienne, les clercs se muent en caste cléricale. Parallèlement les conditions des paysans s’uniformisent au niveau le plus bas de la société pour constituer la catégorie des serfs. Entre le Ve et le XIe siècle la société se réduit principalement à l’affrontement de deux groupes : les clercs et les laïcs. La tripartition n’apparait qu’autour de l’an mil, et elle exprime une autre idéologie, celle des fonctions (religieuse, militaire et économique).

trois ordres

Ce schéma tripartite est un symbole d’harmonie sociale, un instrument de désamorçage de la lutte des classes. Il est véhiculé par l’Eglise, qui vise alors à maintenir les travailleurs dans la soumission aux deux autres classes, et à soumettre aussi les guerriers à celle des prêtres. A cette époque il y a en effet une christianisation de l’idéal chevaleresque et la victoire du pouvoir sacerdotal sur la force guerrière (comme on peut le voir dans les mythes arthuriens). Le laboratores du schéma désigne plus celui qui produit par le biais du défrichement que le serf. D’où l’idée que ce schéma tripartite représente plutôt l’ensemble des couches supérieures de la société, y compris dans la fonction économique (on retrouvera quelque chose d’analogue dans la France du tiers état). Jusqu’au milieu du XIIe siècle, on peut dire que la classe des plus pauvres, ceux qui travaillent de leurs mains n’existe pas, elle n’a pas sa place dans ce schéma. J.Le Goff préfère parler de classe pour désigner ces trois catégories. Il utilise le terme de « classe » plutôt que celui « d’ordre », car l’ordre appartient au vocabulaire religieux et dans ce cas, il n’y a que deux ordres ; les clercs et les autres. Dès le XIe siècle, « ordo » va être remplacé par « conditio » puis vers 1200 par « Etat », ce qui selon lui correspond à une laïcisation de la société.

Ce schéma tripartite sera remis en cause par l’introduction de la classe des marchands, classe à l’économie ouverte qui ne se contente pas de se soumettre à la classe cléricale ou à celle des militaires. Ainsi au XIIe siècle, la société tripartite se défait, un schéma plus complexe se met en place: une société des « états », c’est-à-dire des conditions socioprofessionnelles. Il reste toujours l’idée d’une hiérarchisation mais elle est plus horizontale que verticale, plus humaine que divine et elle peut être modifiée. L’Eglise s’adaptera en imposant des pêchés spécifiques, des pêchés de classe, mais elle essayera également de maintenir l’unité de la société dans l’idée d’un corps unique dont chaque classe formerait les membres.

La tête de ce corps serait en fait une tête bicéphale représentée par la Pape et l’Empereur. Il y a toujours eu une lutte entre ces deux entités, entre le pouvoir clérical et la puissance militaire. Mais là où le Pape a su rapidement s’imposer sur l’ordre religieux (il n’est guère contesté par les clercs), l’Empereur est loin d’être aussi incontesté à la tête de la société laïque. Son hégémonie est plus théorique que réelle et elle est souvent ignorée par les princes les plus puissants (cf. les rois de France dont le pape Innocent III reconnait qu’ils n’ont pas de supérieur temporel). Le bicéphalisme de la Chrétienté médiévale est plus celui du Pape et du Roi, du sacerdoce et du Rex et chacun a tenté de réaliser en lui l’unité du rex-sacerdoce. Le sacre, par exemple, est une ordination (imposition des mains, onction, remise des symboles religieux que sont l’anneau, le spectre et la couronne). De la même manière avec l’exemple de la fausse donation de Constantin selon laquelle l’empereur aurait abandonné la ville de Rome au pape Sylvestre et se transporte alors à Constantinople. Il autorise le Pape à porter le diadème et attribue au clergé romain les ornements sénatoriaux (cf. la Curie). Sylvestre aurait refusé le diadème, lui préférant le phrygium, insigne royal, qui deviendra le triregnum après le XIIIe siècle. Pour finir, lors de son couronnement, le pape revêt le manteau rouge impérial, la cappa rubea.

Pourtant l’Eglise a favorisé les rois, elle les favorise notamment contre leur rival, le pouvoir militaire. Les clercs doivent renoncer au métiers des armes et devenir célibataires, seul moyen de les séparer de la classe des guerriers. Le prêtre aide le roi à mâter le guerrier, de manière à assigner à la royauté le rôle de protecteur de l’Eglise: la royauté devient le bras séculier de l’Eglise; en échange elle va sacraliser le pouvoir royal. Le mauvais roi devient un tyran, il est excommunié. On parle de la théorie des deux glaives (spirituel pour le prêtre, temporel pour le guerrier et dont il ne peut user que sur ordre de l’Eglise). On parle aussi des deux luminaires (majeur et qui préside au jour pour la Papauté, mineur et qui préside à la nuit pour l’Empereur ou le Roi). Au final, les deux pouvoirs vont oublier leur rivalité pour asseoir en commun leur emprise sur la société.

Les langues et le pluralisme. Le Moyen Age a pour hantise le mythe de la Tour de Babel. Cette hantise est attisée par les clercs qui veulent faire du latin la base de l’unité. Portant l’Occident médiéval va voir le triomphe progressif des langues vulgaires autour desquelles va se cristalliser l’idée de nation. Le Moyen Age fait donc échec au totalitarisme et va aller vers la pluralité et la tolérance.

L’individu au Moyen Age. L’individu est condamné au Moyen Age, il est pris dans un réseau d’obéissance, de soumissions et de solidarités qui finiront par se juxtaposer et se contredire, lui ouvrant enfin la voie du libre choix. Mais pendant longtemps le lien féodal hiérarchise la société en autant de rangs et de catégories sociales. L’homme médiéval ne connait pas la liberté, il connait les privilèges. Et puis la liberté pour lui ne peut s’exercer que dans la communauté, dans la dépendance à cette communauté, le supérieur garantissant au subordonné le respect de ses droits.

L’individu dans l’Occident médiéval appartient d’abord à la famille. Ce poids du groupe familial est surtout important pour la classe seigneuriale avec l’importance du lignage. Ce lignage, cette communauté de sang composée des parents et des « amis charnels », c’est-à-dire des parents par alliance, a pour but la conservation du patrimoine. D’où les tensions particulièrement violentes au sein de la famille (révoltes des fils contre le père, lutte des fils entre eux, lutte entre les fils légitimes et les bâtards). A l’inverse le lien entre oncle et neveu est important et plus apaisé. On retrouve ces schémas dans la classe paysanne, pour les mêmes raisons économiques.

La femme dans la famille a un rôle inférieur. Elle a une fonction procréatrice et les hommes ont une vision chrétienne de la femme, elle est donc souvent perçue comme pécheresse. J. Le Goff est d’ailleurs contre l’idée que les croisades ont améliorés le sort des femmes. Cependant dans la classe paysanne, son rôle peut être plus important, notamment dans la transformation des produits (elle peut travailler le textile, les herbes etc). Quant à l’enfant, le Moyen Age le voit à peine. On parle plus volontiers de petit adulte. L’enfant apparaitra avec le développement des villes et de la classe bourgeoise.

L’individu est également absorbé dans une autre communauté, celle de la seigneurie : une seigneurie noble pour le vassal (homme de bouche et de mains), une seigneurie humiliante pour le paysan (homme de potée). Mais dans les deux cas, il y a soumission à un seigneur, aides, devoirs et redevances à rendre. Cette soumission se manifeste notamment dans le domaine judiciaire, une fonction accaparée par les féodaux aux dépens du pouvoir public (fonction de basse justice et même quelque fois de haute justice). D’ailleurs les progrès de la justice royale s’accompagneront dans une certaine mesure d’une émancipation des individus (tension entre justice royale et respect des justices seigneuriales).

Dans les mentalités, l’individu est le débrouillard. Il est un personnage louche qui a pu échapper à son groupe.

Reste le cas particulier des communautés de villages ou des communautés urbaines, en apparence plus égalitaire. Les communautés rurales résistent au seigneur mais en interne elles sont souvent dirigées par quelques chefs de famille. On retrouve un schéma similaire dans les communautés urbaines (protectionnisme au plan local qui profite surtout à une minorité comme les jurés, les échevins, les consuls ou certains marchands « exportateurs »). Mais l’une ou l’autre forme une tentative d’espace égalitaire qui fit trembler le modèle féodal (la hiérarchie féodale verticale se voit opposer une hiérarchie horizontale liée au terrain, au voisinage, à la fraternité d’intérêt).

La ville. Elle est l’objet d’attraction et de répulsion. Les villes médiévales sont assez petites (environ 100 000 habitants) . Paris, la plus grande ville  n’atteint pas probablement les 200 000 habitants. Les citadins sont en fait des semi-ruraux, puisque à l’intérieur des murailles on retrouve des jardins et des vignes. Pourtant le contraste entre la ville et la campagne est fort. La ville est le foyer d’une activité économique et commerciale, elle est le lieu d’un patriotisme urbain, fondé sur des valeurs communes. La ville dépend d’un environnement rural, d’où des relations complexes entre ville et campagne : le paysan émigré y trouve son affranchissement, mais aussi son exploitation économique. Des milices urbaines se créent dans les villes pour contenir les paysans. Les juristes aidés des universitaires créent un droit urbain fortement défavorable au paysan.

La lutte des classes. Elle est importante entre les bourgeois et les nobles, entre les bourgeois et le clergé. Elle est d’une extrême violence entre les seigneurs et les paysans. Dans ce dernier cas, elle peut prendre la forme du maraudage ou du braconnage, sorte de résistance passive qu’utilisent les paysans. On retrouve dans ces cas de résistance passive, le refus de payer, de livrer la récolte ou les fraudes sur le poids et la mesure (les paysans sont souvent punis pour fausse mesure). Il y a aussi des excès de violence entre ces deux classes qui conduisent à des explosions de brutalité.

Dans les villes, il y a affrontement entre les bourgeois et la masse commune. Va apparaitre dans les villes, une nouvelle classe sociale – le patriciat – composée des groupes de famille qui cumulent propriété foncière, richesse économique, richesse sociale et contrôle de la vie politique par l’accaparement des charges municipales. Ce sont eux qui dirigent la ville au dépens de la masse travaillante.

La lutte des classes se double d’une rivalité à l’intérieur des classes, entre grandes familles nobles ou entre les bourgeois. A cela viennent s’ajouter les traitres à leur classe, souvent des nobles prenant la bannière des opprimés et les femmes qui sont l’objet de rivalités entre hommes de classe différentes ou d’une même classe.

L’Eglise et la royauté. L’Eglise a cherché au moins en apparence à maintenir l’harmonie au sein de la société, même si elle a plus souvent fait le jeu des oppresseurs. Tout comme la royauté . Le roi est souvent le recours du pauvre (en lieu et place des seigneurs locaux) même si ce dernier fait plus souvent le choix de sa fidélité aux liens féodaux.

Les exclus. Ce sont les sorciers, les juifs, les lépreux, les fous. Plus généralement les malades et les estropiés qu’on accuse de tous les maux (y compris les épidémies de peste).

 

Chap.4 : mentalités, sensibilités, attitudes (Xe-XIIIe siècle)

 

Ce qui détermine les mentalités au Moyen Age, c’est le sentiment d’insécurité tant matérielle que morale. Aussi l’homme médiéval a besoin de se rassurer.

Sur son passé notamment, d’où l’importance des « autorités », des sentences, des proverbes et de la coutume (notamment dans le droit). D’où le rejet des innovateurs.

Sur la nuit, d’où son goût des couleurs et de la polychromie et son amour pour les vitraux, essentiel à l’art gothique.

Sur le surnaturel, d’où son attrait pour les miracles, les symboles et les rêves.

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A côté de cette mentalité et de cette sensibilité « magiques », d’autres structures apparaissent, notamment dans les villes, et particulièrement à partir du XIIIe siècle où elles dominent :

-          Un nouvel outillage mental, né des écoles urbaines, est supporté par le livre. Le livre universitaire va peu à peu concurrencer le livre monastique, et va transformer la fonction même du livre. De trésor, il devient instrument culturel et intellectuel.

-          L’usage de l’écrit se développe et avec lui la valeur de la preuve (contre l’ordalie), ce qui va bouleverser les règles de justice. La rédaction de chartes, de traités de droit ou de coutumes se multiplient.

-          Les méthodes intellectuelles se rationnalisent. Les reliques font l’objet de critiques, non sur leur efficacité mais sur leur éventuelle fausseté. Il n’y a pas (encore) de remise en cause de la foi, mais désir de mieux cerner, comprendre cette foi. La fameuse méthode scolastique qui consiste à provoquer le questionnement, puis le débat et qui doit se clore sur une conclusion qui engage le maitre domine l’activité intellectuelle. Elle produit une remise en cause des « autorités », une légitimation de la diversité et de la coexistence de plusieurs opinions, une acceptation de la modernité qui fait donc de moins en moins peur et un recours à l’observation et à l’expérimentation.

-          L’amour courtois apparait qui est clairement anti-matrimoniale et qui prétend que d’autres rapports sont possibles et peuvent exister entre les sexes que ceux de l’instinct, de la force, de l’intérêt et du conformisme.

-          L’art devient plus réaliste et plus naturaliste, et se démarque du symbolisme régnant.

-          Le corps souvent banni par la religion (qui va même prôner la saleté), devient un objet de soin. Les vêtements très codifiés se diversifient et devient luxueux (notamment chez les bourgeois).

-          L’habitat évolue lui aussi. La maison est clairement la manifestation d’une différenciation sociale (torchis, bois pour les plus pauvres, pierre pour les seigneurs). Le château féodal va changer : on accorde plus de place au logement et même si le mobilier est toujours réduit car devant être transportable, les tapisseries manifestent un goût pour le bien-être intérieur et pour le luxe. La maison bourgeoise va imiter le château par l’appropriation des pierres et des formes de tour, mais le bourgeois meuble car il est attaché à sa maison. Dans les deux cas (château seigneurial ou logis bourgeois), en cas de défaite du possesseur, le bien est détruit.

-          Les fêtes. Toutes les classes sociales ont leurs fêtes. Elles ont lieu à l’église, dans le château, sur les places urbaine. Aux fêtes viennent s’ajouter les tournois, les jeux et la musique.

 


Une lecture passionnante qui m'a donnée du fil à retordre et j'avoue qu'à plusieurs reprises, j'ai dû réouvrir des manuels de 5ème ou embêter mon historien préféré pour avoir quelques éclaircissements. Je garde de cette lecture une admiration pour le travail de J. Le Goff et pour ses qualités d'écrivain. Le Moyen Age me parait être plus proche et en même temps plus éloigné de nous grâce à son travail. Les parties qui m'ont le plus intéressée sont celles traitant de l'espace et du temps pour l'homme du Moyen Age (que j'ai trouvées passionnantes) et celles traitant de la ville, bien évidemment. Après avoir lu ce livre, le Moyen Age me parait beaucoup plus complexe que ce que l'on peut en lire ici ou là, un monde moins fermé, moins rigide que les représentations qu'on peut en avoir parfois.

Par LN - Publié dans : Histoire
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Mardi 11 janvier 2011 2 11 /01 /Jan /2011 08:22

Plan http://ecx.images-amazon.com/images/I/51PBQKBMV7L._SL500_AA300_.jpg
 Intro
  Setting the Scene
Boyhood and Youth
Supremacy in Northern France

Normandy before 1066
The Conquest of England

The Triumphant King

The Man and his Family
William and his Anglo-Norman Dominions
The Structure of Conquest
William and the Church

Difficult Times

The Last Years
Epilogue

 

Introduction

Guillaume est d’après l’auteur l’un des plus importants rois anglais, et le dernier conquérant de l’île. Il fut duc de Normandie en 1035 puis roi d’Angleterre en 1066 jusqu’à sa mort en 1087. L’auteur note un paradoxe au Royaume-Uni. Si l’anniversaire du Domesday Book (1986) a été célébré de façon importante dans le pays, l’anniversaire de la mort de Guillaume (1987) est passée inaperçue. Autant le Domesday Book est accepté comme partie intégrante de l’héritage anglais, autant il y a un rejet de Guillaume toujours considéré comme une invasion étrangère. En Grande-Bretagne, le rejet de l’héritage continental de l’île est important, les anglais privilégient une vision purement insulaire de l’histoire britannique. Or avant 1066, les liens entre l’île et le continent étaient très importants. A l’heure actuelle on ne parle pas des influences normandes dans le Domesday Book, pourtant elles sont non négligeables. L’auteur fait un lien entre cette vision insulaire de l’histoire et la place que l’Angleterre occupe encore aujourd’hui en Europe.

 La problématique de ce livre est de montrer que Guillaume a été un roi typique de son époque (XIème siècle). Aussi il faut comprendre l’époque pour comprendre cet homme. Guillaume n’a pas voulu assimiler l’Angleterre au duché de Normandie, il a voulu au contraire instaurer une nouvelle forme de gouvernance des deux côtés de la Manche.  Car Guillaume est avant tout un duc normand qui a conquis l’Angleterre.

 Alors qui est Guillaume ? Un souverain efficace aux méthodes brutales, un homme peu attractif, un soldat remarquable qui est devenu un guerrier exemplaire, un homme rigide, puritain et intolérant, un homme religieux (selon les standards de l’époque), un stratège mélangeant charisme, intelligence et volonté.

http://sedlouviers.pagesperso-orange.fr/confetextes/Normands/guillaumelec.jpg

Fragment de la Tapisserie de Bayeux, représentant Guillaume

1.       Setting the Scene

Le duché de Normandie au Xème siècle fait déjà preuve d’une volonté expansionniste (Italie, Sicile, Espagne). Aussi la conquête de l’Angleterre n’est qu’un pas vers une conquête plus large des îles britanniques (une base à partir de laquelle l’expansion peut se faire).

La technique des chevaliers normands est remarquable : ce sont des chevaliers montés (Mounted Knight) organisés en troupe.  Souvent les normands sont considérés comme des soldats performants mais il ne faut pas oublier que leurs conquêtes se sont accompagnées de changements économiques et sociaux ainsi qu’architecturaux (cf. Château de Caen, Tour de Londres). On a aussi dit que les normands étaient les leaders d’un mouvement plus vaste d’expansion hors de France (plus que les bretons ou les francs). Ce qui est faux, ils sont en général moins nombreux que les bretons ou les francs dans les conquêtes hors de France.  Cette poussée expansionniste est donc plus globale, elle s’explique par les changements sociaux de l’aristocratie française avec notamment un nombre conséquent de soldats ou de chefs militaires aux ambitions certaines. Guillaume apparaît comme le cas typique d’un soldat en France au XIème siècle qui va conquérir d’autres territoires, processus courant en France à l’époque. En cela, il n’est pas unique, et les normands n’ont plus.

Les origines du duché de Normandie : Début Xème siècle, des vikings se sont implantés autour de la ville de Rouen et de la Seine. Chef de ses premiers occupants, Rollo, l’arrière-arrière-arrière-grand-père de Guillaume. A partir de Rouen, Rollo a étendu son territoire jusqu’au XIème siècle pour donner naissance au duché de Normandie. Le traité de St-Clair sur Epte conclu avec Charles le simple lui donne autorité sur ce territoire. Le duché est prospère, et Richard II (996-1026) est le premier à prendre le titre de duc des normands (grand-père de Guillaume). Richard II garde des liens avec ses origines vikings mais les normands parlent français, et gouvernent comme des français. L’exemple de la bataille d’Hasting est frappant : les normands ont combattu comme des cavaliers français et non comme des vikings. Le duché a évolué vers une principauté territoriale autonome, indépendante, gouverné par le seul duc. Les relations de vassalité envers le roi ont perdu de leur signification, ce qui correspond à un mouvement plus vaste d’affirmation des principautés en France. Il y avait sans arrêt des rivalités entre territoires et des tentatives de conquêtes. Voilà dans quel monde est né Guillaume. 

Les relations avec l’Angleterre : Il y a un intérêt constant (économique et culturel) au X-XIème siècle. Les deux territoires partagent un héritage scandinave commun (et sont donc victimes de raids). La sœur de Richard II épousera le roi Anglais Aethelred. Leurs enfants resteront un moment sous la protection des ducs normands (dont l’un d’eux n’est autre qu’Edward le Confesseur) pendant que leurs parents auront maille à partir en Angleterre avec des opposants.

Le contexte social : A l’époque, les territoires sont de plus ou moins grande importance et sont gouvernés par une seule autorité dont la personnalité impose le respect. Les dirigeants n’ont aucune contrainte judiciaire ou constitutionnelle dans l’exercice de leur fonction. Ils devaient se montrer cependant magnanimes pour éviter toute révolte. Ce sont des dirigeants accessibles (en guerre comme en temps de paix). Il n’y a pas de capitale, le souverain est itinérant) cependant il y a des résidences plus ou moins importantes (pour Guillaume, il s’agit de Fécamp, de Rouen, de Caen, de Bayeux et de Bonneville-sur-touques). Les institutions sont rudimentaires et tournées vers la captation des taxes (vicomtes en Normandie, Sheriff en Angleterre).  La société est féodale, mais pas dans le sens du XIIème siècle (pas d’organisation en pyramide). Il y a plutôt une multiplicité de relation de vassal à seigneur. Chacun faisant le choix de ses obligations, les relations évoluaient, se transmettaient ou pas. L’église est importante, même si le souverain a acquis des droits sur son territoire : il nomme les archevêques et les abbés. Il est lui-même considéré comme un dignitaire religieux. Le pape n’a que très peu d’autorité. Guillaume doit cependant respecter les dogmes de l’église (ou s’en accommoder). Les archevêques ont à l’époque un rôle politique déterminant, d’où l’importance de leur désignation.

Les sources : Il y a peu de sources, bien évidemment et souvent il s’agit d’écrits faits par des proches qui réinterprètent les faits pour mieux coller à leur objectif. Souvent les sources sont religieuses, peu concernées par les conditions de vie, mais plus par le rachat des âmes. Les deux sources les plus importantes sont le Gesta Normannorum Ducum (1070-1071) de Guillaume de Jumièges , moine et le Guillelmi Ducis Normannorum et Regis Anglorum (1077) de Guillaume de Poitiers, chapelain. Dans les deux cas, il s’agit de proches de Guillaume qui en donnent donc une image positive.  Une source plus tardive, Ecclesiasical History (1141), écrit par Orderic Vitalis, moine anglo-normand de l’abbaye de St-Evroult et dont le point de vue sur Guillaume est plus ambivalent.  Autres sources :

-          De Gestis Regum Anglorum (1125) de Guillaume de Malmesbury, moine anglo-normand).

-          Carmen de Hastinage proelio (écrit trois ans après la bataille)

-          La tapisserie de Bayeux

-          Chroniques anglo-saxons, dont on a conservé trois versions et qui permettent d’avoir un point de vue anglais

-          Les Chartes, point de vue institutionnel

-          Domesday Book, pour la description de l’Angleterre après 1066.

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Duché de Normandie entre 911 et 1050 (source wikipédia)

2.       Boyhood and Youth

Guillaume est né à Falaise, à la fin de l’année 1027 ou au début de l’année 1028. Son père, Robert le diable (ou le Magnifique), est le second fils du duc Richard II ; il mourra en 1035. Sa mère s’appelle Arlette, elle est la fille d’un entrepreneur de Falaise (elle décédera en 1050). Elle se remariera après la mort de Robert le diable avec Herluin de Conteville avec qui elle aura deux enfants. Il est possible que Guillaume ait eu une sœur, prénommée Adélaïde.

A sa naissance, l’avenir de Guillaume est plus qu’hasardeux. Au moment de la conception de Guillaume, Robert n’est pas duc (il prendra la succession de son frère Richard III en 1026-1027). A sa naissance, Robert n’est pas marié, il a cependant reconnu Guillaume et en janvier 1035 (avant de partir pour Jérusalem) il a fait prêter serment aux chefs normands à son fils (ce faisant ces derniers le reconnaissaient comme héritier de Robert). Le mariage entre Robert et Arlette a probablement eu lieu avant son départ pour Jérusalem. Robert meurt en pèlerinage à Jérusalem, alors qu’il n’est qu'il n'a qu'une trentaine d'année. Arlette aura deux enfants d’un second mariage : Odo (Evêque de Bayeux) et Robert (conte de Mortain).  Guillaume a huit ans quand son père meurt en pèlerinage. A l‘âge adulte, il a cherché à rapatrier les cendres de son père en Normandie. En 1063, il fonde une abbaye à la gloire de St Etienne, dont son père aurait acquis à Jérusalem un doigt.

 Le règne de Robert a été chaotique : son frère ainé est mort à peine après un an de règne et dans des circonstances particulières (empoisonnement), il a toujours été en guerre contre des seigneurs locaux (contre Robert de Rouen, Hughes de Bayeux, le seigneur de Bellême).  Il doit aussi faire face à des problèmes internes (des familles normandes ont cherché à le destituer à leur profit, familles qui deviendront les compagnons de Guillaume dans sa conquête de l’Angleterre). Robert est un allié du roi de France, Henri 1er, ce qui ne l’empêche pas de donner assistance aux exilés anglais Edouard et Alfred.

A la mort de Robert, le duché plonge encore plus dans le chaos et la guerre civile. La mort de Robert de Rouen en 1037 crée une instabilité politique supplémentaire qui conduit aux affrontements entre familles aristocratiques. Le jeune Guillaume n’a pas le contrôle de son territoire, il est lui-même en grand danger.  Guillaume remporte sa première victoire à Val-es-Dunes en 1047. Aidé du roi de France, Guillaume combat l’armée de Guy de Brionne, qui réclamait le duché de Normandie. Peu après Guillaume proclame la «Trêve de Dieu » près de Caen, il s’agit de son premier grand acte en tant que dirigeant. Son but est de contrôler la violence : la guerre est proscrite certains jours et l’armée du duc peut intervenir dans des combats illégaux. Ceci marque le début du règne de Guillaume, qui agit plus qu’il ne subit pour la première fois. Par la suite Guillaume se lance dans des constructions d’abbayes et renforce son assisse en se ralliant les familles aristocratiques et en leur donnant un peu plus de pouvoir.

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Statue de Robert le Magnifique, sur le socle de la statue de Guillaume le Conquérant à Falaise

3.       Supremacy in Northern France

Guillaume assoit sa domination sur la Normandie (et sur les barons normands) et ses voisins entre 1047 et 1066. Il est aidé par les circonstances et il se crée lui-même un certain nombre d’opportunités. Son but durant cette période est d’amoindrir la puissance du comte d’Anjou. A cette époque Guillaume est craint, comme le montre l’alliance contre lui entre le roi de France Henri 1er et le conte d’Anjou, Geoffroy Martel.

Après Val-es-Dunes, Guillaume envoie une armée pour aider Henri 1er contre Geoffroy Martel dans le but de réduire sa domination sur l’Ouest et sur le centre de la France. La campagne est un succès. Il s’agit de la dernière alliance entre Guillaume et Henri 1er avant que ce dernier ne se rallie à Martel.

Plusieurs événements entre 1049 et 1052 expliquent ce rivement de situation entre Henri et Guillaume :

-          En octobre 1049, les fiançailles de Guillaume et de Mathilde, fille du comte de Flandres, sont discutées à Reims par le Pape Léon IX. Ce faisant le Pape retrouve une place dans les affaires de la France alors qu’il en avait été tenu à l’écart depuis longtemps.  Henri 1er est « vexé » de l’intervention du Pape et par l’attitude indépendante de Guillaume. Le concile de Reims condamne le projet de mariage (consanguinité). Il sera finalement autorisé plus tard après la promesse de construction de deux abbayes (en 1050-1051, peut-être plus tôt d’après l’auteur).  Ce mariage est une grande opportunité pour Guillaume. Il lui ouvre le nord de la France et lui permet des relations avec l’Allemagne. La Normandie redevient puissante.

-          En 1051-1052 : Guillaume mène des campagnes seul contre le comte d’Anjou. Il prend possession des châteaux d’Alençon et de Domfront, propriétés du comte de Bellême, alliée d’Anjou. Moqué par les habitants d’Alençon sur l’origine sociale de sa mère, Guillaume leur aurait fait couper les mains et les pieds.

-          Printemps 1051 : Edouard le Confesseur (roi d’Angleterre depuis 1042) choisit Guillaume comme son successeur.

L’alliance entre Geoffroy Martel et Henri 1er est effective dès 1052, elle est confirmée par la présence des deux hommes à Orléans en août 1052 (le 15).

Parallèlement, Guillaume doit faire face à la révolte de son oncle, Guillaume d’Arques. Révolte suivie par l’invasion des terres normandes par le roi Henri 1er et le comte d’Anjou. Mais Guillaume réagit vite et avec la capitulation de Guillaume d’Arques obtient le retrait des troupes du roi de France et de son allié d’Anjou.  Cependant les invasions continuent en 1053 et 1054. Henri et Anjou envoient à nouveau des troupes en Normandie mais à nouveau leurs troupes sont défaites. Alors qu’Henri semble se calmer, Anjou continue à menacer Guillaume qui construit à Ambrières un château pour garder sa frontière.

En 1057, Anjou et Henri s’associent une nouvelle fois pour envahir la Normandie, avec l’aide du comte de Bellême. Ils sont battus à l’estuaire de Dives. Après cette bataille, la Normandie n’est plus jamais envahie. En 1060, Henri meurt ainsi qu’Anjou (à quelques mois de distance). Philippe qui a succédé à son père Henri, fait un traité de paix avec Guillaume. Quant à l’Anjou, une succession difficile écarte provisoirement sa menace sur la Normandie.

Guillaume se lance alors dans les conquêtes :

-          1060 : il conquiert le Maine, après la mort d’Hubert II du Maine. Ce dernier lui aurait rétrocédé le Maine s’il n’avait pas d’héritier (ce qui fut le cas). Il y aurait eu un projet de mariage entre Hubert et l’une des filles de Guillaume. Enfin d’après Guillaume de Poitiers, ce qui paraît douteux. Il est plus probable que Guillaume est profité de la vacance du pouvoir en Maine après la mort d’Hubert pour envahir. Guillaume envahit donc le Maine en mars 1062. Il met en place un politique de terre brûlée et il isole la ville du Mans, en attendant sa capitulation. Après sa victoire, Guillaume installe ses garnisons au Mans et place ses proches à des postes clés (y compris aux postes ecclésiastiques).

-          1064-1065 : Guillaume s’attaque à la Bretagne. Harold d’Angleterre (le fameux) participe d’ailleurs à l’expédition. Guillaume utilise une révolte pour avancer sur Dol-de-Bretagne puis Rennes et Dinan. Il combat le comte Conan II de Bretagne qui finit par se rendre à Dinan. De retour en Normandie, Guillaume s’arrête à Bayeux où Harold fait le serment de reconnaître la proéminence de Guillaume sur l’Angleterre (on y reviendra plus tard).

Au final, le duché de Normandie est entouré de territoires qui acceptent sa domination ou qui cherchent à s’y allier. D’une politique de protection en début de règne, on passe en quelques années à une politique d’expansion. De ses campagnes militaires se dessinent un homme stratégique (bataille de Varaville), prêt à utiliser des méthodes brutales (Maine). Guillaume est devenu un commandant qui connaît les affaires militaires. Il est craint et il a la confiance de ses hommes (et il les attire à lui). Mais il a profité pendant ces années de la faiblesse du roi de France, Philippe 1er, et des comtes d’Anjou, ce qui signifie que sa situation n’est pas pour autant complètement stabilisée.

4.       Normandy before 1066

Ordéric comme Guillaume de Poitiers considère que Guillaume a apporté la paix et la prospérité en Normandie.  Ordéric présente Guillaume comme quelqu’un d’autoritaire, de partial et de brutal, comme l’y autorisait sa position.

Du temps de Guillaume, la Normandie va connaître un nombre record de construction d’abbayes (cf. l’Abbaye de Le Bec) et de bourgs. Les villes vont se développer économiquement et socialement. 

Sa succession est assurée. Guillaume a en 1066 sept enfants dont trois garçons. Dès 1063, il désigne Robert comme son héritier. 

L’aristocratie normande avant 1066 est incluse dans les projets de Guillaume ce qui lui permet d’obtenir leur soutien. Ce groupe, aux visées expansionniste indéniables, va être convaincu qu’il est de son intérêt de soutenir Guillaume. Ce dernier y gagne une stabilité certaine et un afflux important d’hommes armés. A cette époque, Guillaume peut interdire la construction de fortification sur son territoire ou utiliser le château d’un noble à son propre avantage.  Autour de Guillaume se forme donc un cercle d’aristocrates qui vont renforcer son pouvoir sur le duché (on passe des fidelis à des dominus). La création de ce cercle commence après la victoire de Val-es-Dunes. Ce sont des seigneurs du même âge que Guillaume, qui peuvent mettre de côté leurs rancunes personnelles uniquement pour être dans le cercle proche de Guillaume. Ces seigneurs appartiennent aux vieilles familles  (qui ont auparavant lutté parfois contre le père de Guillaume). Il n’y a donc pas de révolution sociale, Guillaume promeut les élites.

Guillaume se réserve certains droits, instaure une relation de patronage avec les grandes familles aristocratiques (dont elles tirent un bénéfice certain) et leur donne des droits également (quand ceux-ci servent son pouvoir et son intérêt). Par exemple, Guillaume peut donner à un seigneur le droit d’attaquer le territoire d’un autre, si cette conquête lui est bénéfique.  Un système de faveurs ou de défaveurs est mis en place (qui va de l’octroi de territoires à l’exil pur et simple du duché en cas de désaccord), système qui s’applique aussi bien aux familles aristocratiques qu’aux religieux. Deux cas sont éclairants à ce sujet : un abbé a été chassé de son office pour avoir médit sur Guillaume, et l’abbaye du Mont-St-Michel s’est vue retirée des territoires parce que Guillaume soupçonnait les abbés d’avoir fait alliance contre lui lors de la bataille de Val-es-Dunes.

Concernant les institutions et les finances du duché, Guillaume a maintenu les systèmes existants. Il n’y a pas encore à proprement parlé d’administration en Normandie avant 1066. Tout se passe par les chartes, qui sont confirmées ou pas par Guillaume et quelque fois pas son fils, Robert.  Les revenus viennent des taxes (gravarium et bernagium), taxes payées à la Chambre. L’organisation financière du duché est basique, il n’y a pas de changement sous Guillaume, si ce n’est que les revenus sont en progression.

Quant à l’église, Guillaume entretient des relations étroites avec elle. Après Val-es-Dunes, il proclame la « trêve de Dieu », qui préfigure l’alliance de Guillaume avec l’église. Au fil des années, Guillaume est devenu le protecteur et le gouverneur de l’église normande. Il préside certains conciles, nomme ses propres hommes à la tête des abbayes ou des évêchés (tous les postes importants) et comme pour les laïcs il punit les ecclésiastiques qui ne sont pas avec lui (soit en les exilant soit en confisquant les terres de l’abbaye).  A la fin de son règne son pouvoir sur l’église sera tel que pas une abbaye ne sera construite sans son accord. Guillaume a été proche de Lanfranc, un moine italien qui fut son plus proche conseil ecclésiastique de 1050 à 1060. Par son intermédiaire, Guillaume va avoir des relations plus que cordiales avec le pape, ce qui l’aidera considérablement dans sa conquête de l’Angleterre.

Sous le règne de Guillaume, Caen devient la seconde ville du duché. Guillaume et Mathilde y construisent deux abbayes entre 1059 et 1063 où ils choisissent d’être enterrés. Caen devient leur ville, leur étendard, la démonstration de l’autorité autant politique, économique et religieuse, dans la ville où ses prédécesseurs avaient connu des difficultés. Caen devient la marque de la stabilité du duché acquise par Guillaume.

5.       La conquête de l’Angleterre.

L’Angleterre avant 1066 : le processus d’unification commence avec les conquêtes vikings de la fin du IXème siècle. Leur victoire a mis fin aux royaumes de Mercia et de Northumbrie, ainsi que les plus petits royaumes d’East Anglia. Seul royaume anglais survivant à la conquête viking, le royaume de Wessex qui reste sous la domination d’Alfred le grand. Ses descendants ont progressivement soustrait au contrôle des scandinaves les autres royaumes pendant la moitié du Xème siècle ; Processus connu sous le nom de « reconquête du Wessex » et qui s’est conclu en 954 par l’éviction du dernier roi viking d’Angleterre, Eric Bloodaxe.

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Les invasions germaniques et scandinaves dans les îles britanniques

L’Angleterre est donc au Xème siècle une monarchie puissante, qui connaît cependant quelques difficultés dans le Nord, là où les scandinaves se sont installés (les invasions sont récurrentes dans cette partie de l’île).

L’église suit la même évolution que le pays : elle s’unifie autour du Xème siècle, lors de ce qu’on a appelé la « réforme du Xème siècle ». De nombreux monastères ont été construits et le clergé a été réformé sous la surveillance des rois.

Le royaume est prospère et bien organisé. On voit même les débuts d’une organisation administrative.

 En 1016, Cnut, roi du Danemark conquiert l’Angleterre et prend la place du roi du Wessex à la tête du pays. Aethelred II, le malavisé, héritier des rois de Wessex fuit avec sa famille en Normandie (et notamment avec son fils Edouard). A la mort du fils de Cnut, Edouard reprend le trône d’Angleterre (en 1042).  Entre temps il a été l’hôte des ducs de Normandie (et notamment de Guillaume). En 1051 Edouard aurait promis à Guillaume le trône d’Angleterre et à la même époque, il met en déroute la famille Godwin (famille puissante, descendant des rois de Wessex et dont est issu Harold). Mais en 1052, la famille Godwin revient sur le devant de la scène et dès 1053, Harold devient le roi de Wessex. Ses frères occupent peu à peu des postes importants en Angleterre et il est plus que possible qu’Edouard comprenne rapidement voyant sa fin de règne approchée (il meurt le 6 janvier 1066) que face à la famille Godwin, sa promesse n’est plus valide. Guillaume doit le comprendre aussi.  En 1064-1065, Harold vient en France. Selon les sources anglaises pour libérer deux otages de sa famille retenus par Guillaume depuis 1051 lorsqu’Edouard le Confesseur avait mis en déroute la famille Godwin. Selon les sources normandes pour confirmer la promesse d’Edouard. A peine arrivé, Harold est capturé par le comte Guy de Ponthieu, puis libéré par Guillaume qui l’emmène à Rouen, puis à Bonneville-sur-Touques. Il devient le vassal de Guillaume et lui promet assistance pour son accession au trône d’Angleterre. C’est à cette époque qu’Harold aide/accompagne Guillaume dans ses campagnes contre la Bretagne. Harold est donc forcé de prêter serment. Par peur pour sa vie ? Par calcul ? Peut-être les deux. En 1066, à la mort d’Edouard, Harold est désigné comme son successeur, Guillaume n’a plus que le choix d’envahir, d’autant que Guillaume n’est qu’un prétendant parmi d’autre (sa légitimité n’est pas acquise).

A Lillebonne, Guillaume organise une réunion préparatoire où il tente de convaincre ses compagnons que l’invasion est possible (et surtout opportune). Les chartes montrent que Guillaume est à Rouen, Fécamp, Bayeux et Caen dans les mois qui ont précédés la bataille pour rallier ses troupes. Mathilde est nommée régente pour le duché de Normandie. Une ambassade est envoyée à Rome pour demander la bénédiction du Pape Alexandre II ce qui permet à Guillaume de transformer cette entreprise hasardeuse en une juste cause. Le 18 juin 1066, l’Abbaye aux Dames est dédiée à la Trinité. En juillet de la même année, la flotte de Guillaume est dans l’estuaire de Dives, attendant un vent favorable. Autour du 27 septembre, Guillaume traverse la Manche.

L’invasion de Guillaume a été facilitée et complexifiée par un certain nombre d’événements :

-          1065 : le peuple de Northumbrie s’est révolté contre Tostig, le frère d’Harold. Tostig fut remplacé par Morcar et mit en fuite. Mécontent du peu de soutien de son frère, Tostig aurait cherché à s’allier à Guillaume puis aurait finalement fait alliance avec le roi de Norvège avec qui il envahit le nord de l’ile à l’été 1066.

-          Harold doit envoyer en septembre une armée contre Tostig. Il tue Tostig et le roi de Norvège mais son armée est affaiblie.

Guillaume débarque sur les côtés anglais et y reste, pillant sans vergogne pour forcer Harold à attaquer (on voit d’ailleurs des maisons brûlées sur la tapisserie de Bayeux).  Harold se déplace de Londres à Hasting dans le courant du mois d’octobre. Il veut prendre Guillaume par surprise mais arrivé sur place le 13, il est attaqué dès le lendemain par Guillaume sans que son armée n’ait eu le temps de se reposer ou de s’installer. Guillaume a pu compter sur sa cavalerie lors de cette bataille, plus mobile que les troupes de Harold. La bataille a duré une journée et s’achève par la mort d’Harold.

Après la bataille, Guillaume enterre ses morts, mais aurait refusé d’enterrer les morts anglais. Il aurait également refusé un enterrement chrétien à Harold (contre la volonté de sa mère). Guillaume se déplace progressivement vers Londres en attendant la capitulation d’Edith, veuve d’Edouard et sœur d’Harold (ils se sont mariés en 1045). En décembre, il atteint Londres et ne fait face qu’à très peu de résistance. Il pratique toujours le pillage systématique dans sa marche vers Londres. Un nouveau roi est élu, Edgar fils d’Edouard l’exilé. Mais l’encerclement rapide de Londres met fin à tout rébellion.  Guillaume est couronné le 25 décembre 1066 à l’abbaye de Westminster. Son couronnement parachève la légitimité de son acte de violence par la présence d’ecclésiastiques anglais et normands. L’armée de Guillaume doit maintenant devenir une armée d’occupation.

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Conquête de l'Angleterre par les Normands

6.       The Triumphant King

Guillaume est resté en Angleterre de Noël 1066 à mars 1067. Dans les semaines qui suivent l’invasion :

-          Guillaume confirme les libertés de la ville de Londres.

-          Il pratique la spoliation et envoie en Normandie et à des bénéficiaires papaux d’importantes sommes d’argent.

-          En mars 1067, Guillaume retourne en France avec des nobles normands et anglais. Lors de pâques 1067, Guillaume fête sa victoire à Fécamp. Le 1er juillet il dédicace l’abbaye de Jumièges.

-          Pendant son séjour en France, deux régents sont nommés en Angleterre : Odo et William Fitz Osbern. Au courant de cette période, les normands continuent à asseoir leur pourvoir, et doivent faire face à quelques tentatives de rébellion (comte eustache de Boulogne), mais elles sont à chaque fois contenues. La ville d’Exeter se révolte alors que Guillaume vient à peine de rentrer en Angleterre, cette révolte est mâtée et donne lieu à la construction du château de Rougemont.

-          Mathilde est couronnée reine en mai 1068. Les chartes décrivent une assemblée composée de normands et d’anglais (nobles et ecclésiastiques). Ce moment restera comme l’apogée de cette tentative de constituer une cour anglo-normande. Peu de temps après, les dissensions recommencent (Lord Erwin et Marcar par exemple). Des alliances avec les gallois apparaissant, le Pays de Galles étant un territoire difficilement soumis aux normands.  Cette alliance échoue et Guillaume s’empresse de construire des châteaux à Warwick et à Clifford notamment.

-          Guillaume installe ses proches à des postes clés. Il a voulu à un moment maintenir son pouvoir en s’appuyant sur des seigneurs locaux anglais. Mais les dissensions, la peur de trahison ont mis fin à cette tentative, et rapidement Guillaume ne fait plus confiance qu’aux siens.

Fin 1068, Guillaume et Mathilde retournent en France. Les excursions de Guillaume au nord et à l’ouest de l’Angleterre ont assis son pouvoir comme en témoigne la construction de château. Pourtant Guillaume n’a pas pu établir une noblesse anglo-normande. Peu d’anglais lui faisaient confiance (et inversement). Les pillages, les spoliations aux profits de guerriers normands, les faiblesses de Guillaume dans certaines régions du nord et l’espoir d’une invasion venant du Danemark ont contribués à maintenir les anglais dans la méfiance/haine envers lui.

Cette période est marquée par une profonde instabilité, instabilité qui se radicalise avec l’arrivée des danois en 1069.

Les grandes campagnes de 1068 à 1070

A l’automne 1068, la population du nord de l’île se rebellent (Northumbrie, Yorkshire). Guillaume doit rentrer en Angleterre pour mâter cette rébellion (et construire un nouveau château).

A l’été 1069, l’île est envahie par les danois, qui vont s’installer dans la ville de York. Cette tentative danoise échoue mais montre une nouvelle fois les difficultés de Guillaume à asseoir son autorité au nord. Guillaume reste donc en Angleterre et conduit ses troupes au nord dans le but de ravager la région (afin de prévenir toute nouvelle invasion).

En janvier –février 1070, Guillaume doit faire face à une rébellion plus sérieuse en Pays de Galles. Il doit donc retourner au sud pour y pratiquer la même stratégie de pillage et de construction de château.

Pâques 1070, Guillaume retourne à Winchester pour rencontrer les légats du Pape. Cette rencontre peut être vue comme une reconnaissance officielle de la papauté de la victoire de Guillaume. Guillaume durant cette rencontre va être couronné par les cardinaux (fait remarquable à l’époque) ce qui est sans précédent dans l’histoire de l’Angleterre. Lanfranc devient archevêque de Canterbury. Seuls deux ecclésiastiques anglais conservent leurs postes, tous les autres sont évincés au profit de proches de Guillaume (et appartenant à l’église normande).

Entre 1070-1072, Guillaume doit à nouveau faire face à des révoltes et à des tentatives d’invasion qui échouent à chaque fois (exemple de l’invasion de l’île d’Ely).

1072 : Guillaume conduit son armée vers l’Ecosse. Sa tentative d’invasion conduit à la paix de Abernethy entre lui et le roi d’Ecosse, qui devient son vassal.

En quelques années, Guillaume a finalement réussi à asseoir son pouvoir en Angleterre, au prix d’une brutalité sans nom. Cette brutalité marque un point de non-retour, à partir de cette période, Guillaume devra toujours s’imposer par l’intermédiaire de ses proches normands et avec brutalité. Il s’est mis à dos la population anglaise et ne peut plus faire confiance aux nobles anglais. Lui qui pensait apprendre l’anglais, y renonce. Il ne restera plus beaucoup en Angleterre.

La stabilisation de la Normandie et de l’Angleterre

Après la campagne écossaise, Guillaume rentre en France vers 1073 pour restaurer son autorité dans le Maine (campagne à Fresnay-sur-Sarthe, puis à Sillé et au Mans).  La campagne prend fin le 30 mars 1073.

De 1073 à 1074, Guillaume reste en Normandie pour traiter des affaires courantes, ce qui signifie qu’il n’y a plus de problèmes en Angleterre pendant cette période.

Le 30 juin 1073, un nouveau Pape est élu, le Pape Grégoire VII que Guillaume s’empresse de féliciter.

Il reçoit en 1074 la confraternité de l’abbaye de Cluny

Seules ombres au tableau : la mort de son second fils, Richard lors d’une partie de chasse ; ses querelles avec son fils ainé, Robert ; et le retour en puissance du roi de France et du comte d’Anjou.

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Statue équestre de Guillaume le Conquérant à Falaise

7.       The man and his Family

L’homme : Guillaume aimait la chasse. Il pouvait faire preuve de cruauté mais être aussi magnanime. Il pouvait faire preuve d’humour. Guillaume était avide d’argent et se montrait parfois très prétentieux.  Par rapport à sa femme, il a eu une conduite exemplaire (probablement parce qu’il était lui-même sujet à des moqueries sur ses origines). Il était puritain sur certains aspects. Il était respectueux et protecteur de la religion. Il était capable à la fois de discernement et d’emportement colérique. Bref, le type même du chef de l’époque.

Sa famille : comme toutes les familles médiévales, elle est faite d’unité et de division. Les positions importantes sont confiées aux membres proches de Guillaume, constituant un noyau d’intérêts communs autour de lui.

-          Mathilde : fille de Robert le Pieux, elle appartient à la famille des comtes de Flandres. Elle a eu sept enfants avec Guillaume et s’est éteinte le 2 novembre 1083.

-          Odo : demi-frère de Guillaume. Archevêque de Bayeux. Il est le représentant de Guillaume en Angleterre en 1067. Il devient Lord du Kent en 1077. Il est le commanditaire de la tapisserie de Bayeux. Sa querelle avec Guillaume date de 1082, probablement lorsqu’Odo envisage de devenir Pape.

-          Robert : demi-frère de Guillaume et comte du Maine en 1066

Les enfants mâles de Guillaume :

-          Robert, né en 1053 et mort en 1134. Présenté comme l’héritier de Guillaume pour la Normandie. Après 1072, il se fâche avec son père.

-          Richard, né en 1055 et mort en 1069/1074 dans un accident de chasse.

-          Guillaume, né en 1060, présenté comme le successeur de son père en Angleterre. Homosexuel.

-          Henri, né en 1069.

Souvent témoins des chartes, ils suivent donc leur père (notamment Robert).

Les filles de Guillaume : Guillaume a eu trois filles, peut-être six. On ne connaît en fait que trois d’entre elles :

-          Cécile, nonne puis abbesse à l’abbaye aux dames. Elle est morte en 1127

-          Adéla : mariée à Etienne, comte de Blois, morte en 1137

-          Constance, mariée à Alan IV Fergant, comte de Bretagne, morte en 1090.

La politique de mariage de Guillaume envers ses filles, montre qu’il est encore préoccupé par la stabilité du duché de Normandie.

La famille stabilise le royaume, les dissensions le fragilisent. Même si les querelles au sein de la famille de Guillaume n’ont pas atteint le niveau de la famille Plantagenêt, elles ont néanmoins fragilisées la succession de Guillaume.

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Henri Ier beauclerc, dernier fils légitime de Guillaume (enluminure)

8.       William and his Anglo-Normand Dominion

Guillaume voyage beaucoup entre l’Angleterre et la Normandie (19 fois entre 1067 et 1087, année de sa mort).

Sur les 239 mois qui séparent la bataille d’Hasting de sa mort, il passe 145 mois en Normandie et 94 en Angleterre. Il passe beaucoup de temps en Angleterre entre 1066 et 1072 (période de stabilisation du pouvoir) qu’après 1072. Il est presque absent d’Angleterre entre 1072 et 1080 (problèmes importants en Normandie et dans le Maine). Après 1080, il divise équitablement son temps entre les deux territoires.

Il a très certainement une préférence pour ses résidences en Normandie. Quand il vient en Angleterre, c’est pour mâter des révoltes (1075-1076), pour restaurer son pouvoir (1080-1081), pour préparer une nouvelle invasion vers le Danemark (1085-1086) ou pour le domesday Book (1086). Quand il est en Angleterre, il reste surtout dans le royaume de Wessex. Il ne va pas ou peu dans le nord. Guillaume ne voyage pas de toute façon dans l’ensemble de son territoire, il reste beaucoup en Normandie et dans le sud de l’Angleterre. Les autres territoires sont gérés par des proches, des gens de sa maison.

Un système de messager a été mis en place entre les deux territoires pour permettre à guillaume de faire connaître ses intentions des deux côtés et être informé des problèmes éventuels.

En cas d’absences prolongées de Guillaume, ce dernier nomme des « deputies ». Plus l’absence est longue, plus Guillaume va nommer des proches (cf. Mathilde en Normandie en 1066).

Relation entre l’Angleterre, la Normandie et le Maine

Les sceaux royaux et les Laudae montrent que Guillaume se voyait comme le chef de deux territoires distincts et non d’un même territoire. Sur son sceau, une face représente le duc de Normandie, l’autre le roi d’Angleterre. Les laudae en Normandie célèbre le duc de Normandie et prie pour le roi de France (son seigneur), En Angleterre, ils célèbrent le roi d’Angleterre.

Les administrations sont distinctes sur les deux territoires. Chaque territoire est administré comme précédemment (il n’y a pas d’assimilation de l’Angleterre à l’administration normande, Guillaume maintient sur place l’organisation existante). D’ailleurs deux monnaies vont exister et circuler parallèlement. On retrouve la même chose concernant l’exercice de la justice.

Quant à la succession, la Normandie et le Maine revenaient de plein droit à Robert, et ceci est attesté dans les chartes. Par contre rien n’est dit concernant l’Angleterre. Certains textes mentionnent l’hypothèse d’une succession de l’Angleterre à Guillaume, troisième fils de Guillaume le conquérant.

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Sceau de Guillaume le Conquérant

9.       The Structure of Conquest

Comment Guillaume organise ses conquêtes et stabilise son territoire :

-          Il érige un château sur chaque territoire conquis et y place une garnison.

-          Il taxe les populations pour rétribuer ses proches et financer la construction de nouveaux châteaux, abbayes ou financer d’autres guerres. Guillaume met en place une nouvelle taxe, le murdrum, que la population devaient payer si l’un de ses seigneurs venait à se faire tuer et si la population ne capturait pas l’assassin.

-          Il redistribue les terres conquises à ses proches normands ou français qui l’ont aidé en prétendant maintenir une continuité (il n’y aurait pas spoliation de terres, mais retour des terres à leur « véritable » possesseur).

-          En échange des terres, ses nobles devaient un service militaire.

Guillaume met donc en place un système d’occupation de l’Angleterre et non pas un système d’intégration.  Il est directement impliqué dans ce système qui est plus sévère envers l’Angleterre qu’envers les territoires continentaux. Dans la Maine, par exemple, Guillaume n’a pas été aussi brutal avec les populations (ce qui montre bien qu’il veut occuper et contraindre par la violence l’île).

10.   William and the Church

Les relations entre Guillaume et l’Eglise sont double : il y a dans un premier temps la relation de l’homme souverain avec le pouvoir religieux, puis la relation entre l’homme individuel et Dieu.

En tant que chef, Guillaume doit protéger et organiser l’église comme tout souverain du XIème siècle. L’autorité papale est prise en compte à cette époque mais il est reconnu que le souverain a la main mise sur les affaires religieuses dans les limites de son territoire. Les relations avec le Pape sont donc placées sous le signe de la collaboration et non sous le signe de la vassalité (comme le voudra Grégoire VII).

L’influence de l’église dans la conquête de l’Angleterre a été primordiale et elle s’apprécie à quelques signes évidents avant la conquête : l’obtention de la bannière papale par Guillaume avant la conquête ; la consécration de l’Abbaye de la Trinité en juin 1066 (juste avant le départ) ; la procession des reliques de St Valérie quand Guillaume et ses hommes attendent un vent favorable pour partir en Angleterre et la présence d’ecclésiastiques à Hasting. Après la conquête également : une pénitence est imposée aux soldats ; Guillaume fait des dons importants à des abbayes en France et en Normandie ; les légats du pape viennent le visiter en 1070 et le couronne à nouveau. A chaque fois le but est de donner une légitimité religieuse à la conquête de l’Angleterre.

Quant à la gouvernance de l’église anglo-normande, même si Guillaume reconnaît la supériorité morale et spirituelle de l’église sur ses sujets (lui y compris), Guillaume entend bien diriger à sa manière l’aspect administratif de l’église : c’est lui qui nomme les abbés, ou les évêques, lui qui permet ou pas la création d’abbayes. Et on retrouve cette conception en Angleterre, Guillaume faisant là-bas ce qu'il a fait en Normandie (promouvoir ou déchoir les ecclésiastiques suivant s’ils adhéraient ou s’opposaient à lui).  Guillaume est d’ailleurs présent à tous les conciles en Normandie et en Angleterre. Dans sa conception il y a une différence importante entre l’ordre séculier et l’ordre régulier, ordre séculier qu’il considére comme un organe administratif et qu’il traite comme tel, par rapport à l’ordre régulier qu’il considére comme de « vrais » croyants.

Il y a clairement une confusion (collusion) entre l’ordre politique et l’ordre religieux : quiconque profère des menaces contre Guillaume en Angleterre sera excommunié. Quiconque en Angleterre refuse la juridiction de l’abbé sera arrêté par les sheriffs.

En tant qu’homme, Guillaume se préoccupait du salut de son âme.  Il allait à la messe tous les jours selon les chroniqueurs. Il a même reçu la confraternité de Cluny en 1074 et 1075. Il est personnellement responsable de la construction de deux abbayes (St Etienne et La Trinité). Il avait souhaité la construction d’une abbaye à Hastings (elle sera construite plus tard, selon ses vœux). Il n’était pas superstitieux mais devait craindre comme tout homme du Moyen Age le jugement dernier. Même si le chef dominait dans les affaires religieuses, l’homme faisait des dons pour compenser sa brutalité.

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Abbaye aux hommes, St- Etienne à Caen

11.   Difficult Times

La fin de règne de Guillaume fut difficile et ceci pour trois raisons :

-          Le retour en puissance du roi de France et du comte d’Anjou. Guillaume est battu par Philippe 1er à Dol en septembre 1076, là où Ralph avait trouvé refuge. Une paix est signée en 1077 avec Philippe 1er et en 1078 avec le Comte d’Anjou.

-          Des querelles familiales avec Robert notamment. Le début du conflit date de la fin de 1077 ou du début 1078 lors d’une querelle entre le père et le fils à l’Aigle. A l’été 1078-1079, Robert avec l’appui de Philippe 1er lance des raids contre le duché de Normandie. Ils vont combatte l’un contre l’autre jusqu’à leur réconciliation en avril 1080.

-          Le retour des émeutes en Angleterre en 1074 et 1075. La première révolte est conduite par Ralph, le duc de Norfolk et de Suffolk, accompagné de Roger, comte de Hereford. Il y a aussi des révoltes en Ecosse en 1080 et dans le Pays de Galles en 1081.

Face à ses problèmes internes et externes, Guillaume continue son cheminement religieux : il dédicace l’abbaye de Bayeux, puis celle d’Evreux, de Le Bec et de St Etienne de Caen.

Durant cette période, (de 1076 à 1081), Guillaume a réussi à maintenir l’unité de son royaume contre Philippe 1er et les barons anglais. Cependant il doit admettre que le temps des conquêtes est révolu, qu’il n’est plus imbattable (cf. Dol) et que son fils est devenu son talon d’Achille. Guillaume se bat mais gagne ou conserve ses territoires en négociant. Tactique qui va plutôt bien marcher jusqu’à la fin de son règne.

12.   The Last Year

Les dernières années de son règne sont marquées par un relatif calme en Normandie et en Angleterre. Parmi les événements importants :

-          La disgrâce d’Odo, le demi-frère de Guillaume alors qu’il cherchait probablement à devenir Pape.

-          La mort de Mathilde le 2 novembre 1083

-          De nouvelles querelles entre Guillaume et son fils Robert après la mort de Mathilde, ce qui conduit au bannissement de Robert de Normandie. Robert s’exile donc en Europe.

Après la disgrâce d’Odo, la mort de Mathilde et l’exil de Robert, l’instabilité est grande. Il y a de nouvelles révoltes dans le Maine (1084) et de nouvelles invasions de l’Angleterre par le Danemark (1085-1086) jusqu’à la mort du roi Cnut.

Le Domesday Book

Ce manuscrit comprend deux volumes : le Great Domesday (compte rendu général des territoires anglais à l’exception du Suffolk, du Norfolk et de l’Essex) et le Little Domesday (compte rendu général des territoires du Norfolk, Suffolk et Essex).

Dans les deux cas, il s’agit d’un vaste inventaire des territoires et des possessions de chaque seigneur (taxe, valeur, généalogie).

La création de cet inventaire aurait été décidée à Gloucester à Noël 1085 lors d’une cérémonie de présentation de la couronne. L’objectif est de recenser pour les taxes futures (toujours dans l’optique de se prémunir des invasions futures), il s’agit aussi d’enregistrer les tenures (et leurs changements) après 19 ans de domination normande. Enfin l’inventaire permet de résoudre des conflits de propriété pour mettre un point final à la conquête normande par la reconnaissance des terres acquises.

En juillet 1087, Guillaume attaque le territoire du Vexin (en réponse à des raids du roi Philippe 1er). Il est blessé lors d’une bataille et est ramené mourant à Rouen.

Il fait des dons à des églises, nomme Robert son fils ainé, pour lui succéder à la tête du duché de Normandie et donne à Guillaume, son deuxième fils, la garde de l’Angleterre sans le nommer directement roi.  Il donne enfin à Henri son troisième fils de l’argent.

Guillaume meurt le 3 décembre 1087.

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Tombe de Guillaume le Conquérant, Abbaye des hommes, Caen

William's funeral in the abbey church of St-Etienne was attended by all the bishops and abbots of Normandy, included his brother Odo, already released from prison. Of his sons, only Henry was present; Robert had not yet returned to Normandy, while William was in England securing his new kingdom, having heard the new of his father's death as he prepared to cross the Channel. The Bishop of Evreux preached the sermon, with William's body still resting on the bier, on view to all. Then, before the body could be placed into the tomb, a citizen of Caen named Ascelin, son of Arthur, stood up and announced that the ground on which they were all standing had been taken illegally from his father by William before 1066. Hurried and embarrassed consultations took place. It was discovered that the man was speaking the truth and he was quickly recompensed with money. William's corpse was then lowered into the tomb, but it burst open because the space which had been prepared was too small. A terrible smell spread through the chruch - presumably from the putrefying innards - which could not be dissipated by the frankincense and other spices. The priests concluded the rites very quickly and fled. This gruesome and humiliating end provoked Orderic, who is the main source for these events, to some of that moralizing which came easily to a medieval cleric, on the insignificance of all human endeavour. A great king, once all-powerful, was reduced to nothing by these indignities.

Epilogue

Sa mort est suivie d’une panique générale et d’une période de tumulte en Angleterre et en Normandie. Une bataille féroce s’ouvre entre les trois fils. Guillaume fils, devient Guillaume II d’Angleterre, ce qu’il restera jusqu’en 1100. Henri défait son frère Robert à la bataille de Tinchebray, il prend le contrôle de la Normandie en 1106 après avoir acquis l’Angleterre à la mort de son frère Guillaume II en 1100.

Henri deviendra Henri 1er Beauclerc, grand-père maternel d’Henri Plantagenet.

Par LN - Publié dans : Histoire
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Dimanche 28 novembre 2010 7 28 /11 /Nov /2010 12:59

http://www.images-chapitre.com/ima1/original/478/741478_2874223.jpgPlan :

Comprendre le grande Guerre

I. La violence

La bataille, le combat, la violence : une histoire nécessaire
Première Guerre mondiale et seuils de violence : « Civilisation des mœurs » ou « brutalisation »
Violence combattante et non-dits historiographiques
Les civils : atrocités et occupations
Occupations, bombardement, blocus
Déportation et massacres de masse : l’Empire Ottoman et les Arméniens
Un phénomène concentrationnaire : internés civils et prisonniers militaires
Déplacements forcés et représailles

II. La croisade

Début de guerre
Usures, ruptures et mobilisations
Civilisation, barbarie et ferveurs militaires
Dimensions « civilisatrices » et « humanitaire » de la culture de guerre
Sciences au combat et dévoiement racial
Grande attentes, eschatologie, démobilisations

III. Le deuil

Historiciser la douleur

Le deuil collectif

Le deuil personnel

« Tu n’as rien vu dans les années vingt et trente… »


Introduction

Dans l’introduction, les auteurs reviennent sur la « poussée commémorative » de novembre 1998 et sur la lecture qui est faite à cette occasion des contraintes imposées aux soldats. Victimes de la guerre, ils apparaissent comme non consentants (cf. les mutins de 1917). Les auteurs lient cette lecture à l’idéologie « pacifique voire pacifiste » qui a prévalu dans la lecture de la Der des Ders (cf. les trêves de Noël). Ils vont jusqu’à parler de tabou dans l’acceptation de la violence de guerre.

Pourtant, la mémoire de 14-18 est encore prégnante dans la société comme on a pu le voir dans les commémorations (cf. sondage sur les grands événements de ces cent dernières années). La littérature, le cinéma se sont emparés récemment de la Grande Guerre.

Ce livre propose une nouvelle lecture de la Grande Guerre : « une voie d’accès  au conflit » (en lien avec la démarche de l’historial de Péronne) autour de trois cheminements : la violence, la croisade et le deuil. D’où le titre du livre, retrouver la guerre, retrouver la violence de la guerre.

I.  La violence.

La bataille, le combat, la violence : une histoire nécessaire

Pour les auteurs, il y a nécessité d’une histoire de la violence de la guerre, souvent absente des recherches (cf. école des annales et sa démarche événementielle ou plus récemment lecture stratégique de la guerre). Ils font référence à un historien anglais, John Keegan, qui a travaillé sur la violence de guerre et qui a réaffirmé « cette vérité profonde que la guerre est d’abord et avant tout un acte culturel ». C’est la perspective adoptée ici pour comprendre la violence de la Grande Guerre.

21.jpg Cette thèse est défendue depuis 1992 par J.J Becker et S. Audoin-Rouzeau, qui ont fait «évoluer » la notion de mentalités à celle de cultures. Pour Antoine Prost, « il est clair que les poilus ont consenti (…) pour autant l’explication patriotique ne me paraît pas plus pertinent (…) les combattants obéissent certes, à la fois à la contrainte et à un patriotisme de fond (.. .). Les travaux à venir éclaireront sans doute comment la « culture de guerre » a évoluée (elle n’est naturellement pas la même à l’été 14 et au moment de l’armistice ». De plus il ne faut pas confondre culture de l’arrière et culture du front d'après A. Prost. ("La Grande Guerre des historiens", entretien avec Antoine Prost, dans les Collections de l’Histoire n°21).

Concernant la Grande Guerre, les auteurs constatent un niveau élevé de violence dès les premiers jours du conflit : violence entre combattants, violence contre les prisonniers et violence contre les civils :

-  La mortalité des combattants a été généralement supérieure (en nombre de morts par jour) pendant la Première Guerre mondiale que pendant la Seconde,

-  La mortalité est principalement due au combat (et non à la maladie comme dans les conflits du XIXème siècle).

-  Il y a un grand nombre de blessés avec des blessures variées et d’une gravité sans précédents (le taux de survie après blessure est plus important au début du XIXème siècle qu’au siècle suivant. Les blessures évoluent plus vite que la médecine),

Dans le même numéro des Collections de l’Histoire, S. Audoin-Rouzeau met en valeur l’utilisation de la mitrailleuse et des gaz, particulièrement meurtriers pendant cette guerre ("L’épreuve du feu", S. Audoin-Rouzeau).

-  Les dégâts psychiques sont beaucoup plus importants, du fait de la nature même de la bataille.

Plus de la moitié des 70 millions de soldats engagés ont subi la violence de guerre, qu’ils aient été tués ou blessés.

Les auteurs constatent une déshumanisation de l’affrontement :

-  Les champs de bataille sont décimés un peu partout sur le territoire,

-  Les temps de bataille s’allongent,

-  La survie ne dépend que de la chance et non plus d’un quelconque savoir-faire,

-  Les blessés ne sont pas pris en charge (pas de trêve des brancardiers dès le début du conflit),

-  Les villes sont bombardées sans ménagement.

On assiste à la naissance d’un nouveau type de bataille d’une extrême violence avec des moments, des espaces où les soldats ont cherché à limiter cette violence (sens que l’on doit donner aux fraternisations). Il y a donc une radicalisation de la guerre.

http://z1.zod.fr/z/alerte-au-gaz-MMg.jpg

Pourquoi ? Cette radicalisation de la violence dès le début de la guerre contredit les thèses de Norbert Elias sur le reflux de la violence sociale dans les sociétés occidentales, à partir de l’époque moderne. Elias considère que la Grande Guerre est un incident mineur dans le processus plus global de pacification. Parce que cette radicalisation a duré, elle a donc été acceptée d’après les auteurs par le plus grand nombre et mise en œuvre par le plus grand nombre. Elle ne peut donc que confirmer l’idée d’une brutalisation de la société (et démentir ainsi les théories civilisatrices) selon la formule de George Mosse. La thèse de Mosse s’applique au champ politique après 1918, mais les auteurs pensent que la Grande Guerre peut y trouver sa place.

21 J.J Becker parle de société belligène et non belliqueuse, société qui prône le pacifisme mais pense que la guerre est inéluctable. Il note dans les années ou les mois qui précédent la guerre, un mélange complexe de volontés, de résignations et de circonstances accidentelles qui conduisent par une erreur de calcul à la guerre. Plutôt qu’enthousiastes, les combattants et la population croient en l’illusion d’une guerre courte. Plutôt que de parler de guerre de mouvement / guerre de position, il faudrait parler de guerre des illusions / guerre des réalités et cela dès la bataille de la Marne (J.J Becker, "Le conflit était-il inévitable ?", Les Collections de l’Histoire n°21).
21 Michel Winock constate que depuis la crise de 1905, la guerre est dans tous les esprits et parait inévitable. Face à une montée du nationalisme et de l’impérialisme en France et en Allemagne, on trouve un pacifisme exacerbé dans ces mêmes pays. Mais l’incapacité des pacifistes à faire un front commun (et notamment les socialistes) va faire perdre le « parti » pacifiste. Avec la mort de Jaurès, les pacifistes vont rejoindre l'union sacrée, et vont préférer sauver les patries plutôt que la paix. Preuve qu’on est encore dans les mentalités de l’Etat-nation. Une étude de la jeunesse française de l’époque montre que cette catégorie de la population était globalement nationaliste et patriotique, en France mais aussi en Italie et en Grande-Bretagne. Le pacifisme était l’apanage des générations plus vieilles. (Michel Winock, "L’échec des pacifistes", Les Collections de l’Histoire n°21).

La lecture aseptisée de la guerre constitue un non-dit historiographique. Cette lecture fortement conditionnée par les récits de témoins, qui refusent la plupart du temps d’assumer leur violence. Il y a donc eu reconstruction de la Grande Guerre en omettant sa violence.

Les civils : atrocités et occupations

La violence faite aux civils est l’un des grands oublis de la Grande Guerre. Pourtant dès les premiers jours, on constate des atrocités contre les civils (viols de femmes, mutilations, torture…). Dans les zones occupées, les civils vivent dans des conditions effroyables (réquisitions, bombardements, déplacements forcés, dévastations liées aux bombardements, travail forcé, représailles avec prise d’otages, blocus économique, déportation des femmes vers les campagnes).

Voir l’article de Pierre Pierrard, "Lille, ville occupée" qui décrit les conditions d’occupation de l’armée allemande dans Les Collections de l’Histoire n°21.

Dans l’Empire ottoman des déportations et des massacres de masse à l’encontre des Arméniens sont organisés .

Cette violence a été utilisée à des fins de propagande pendant la guerre (parfois exagérée, elle a posé problème aux historiens pour son authenticité). Après guerre, elle est refoulée, ignorée dans la grande allégresse de la paix.

Un phénomène concentrationnaire : internés civils et prisonniers militaires

Les camps ne sont pas un phénomène nouveau, mais ils concernent jusque-là les hommes qu’on veut mettre  hors du combat pour affaiblir l’adversaire, pas les civils. Depuis la fin du XIXème siècle, la totalisation de la guerre passe par l’intégration des civils dans les camps. On trouve ce phénomène dans la Grande Guerre où l’on va « concentrer » dans des camps des hommes mais aussi des femmes, des enfants et des vieillards (pourtant on ne peut pas encore parler de système concentrationnaire). Les camps de la Grande Guerre mélangent prisonniers militaires (qui vont devoir parfois travailler sur les lignes ennemies) et des civils prisonniers qui comptent parmi les plus nombreux. Le travail forcé, les conditions de vie déplorables, l’enfermement et la séparation avec les familles sont le quotidien de ces civils. On fait la guerre par civils interposés, la violence se trouve aussi dans les camps.

Les déplacements forcés des civils des zones occupés vers les zones livres se sont déroulés avec violence. Les conditions de voyages étaient difficiles et l’accueil dans les pays pourtant amis a été souvent mitigé (pour ne pas dire hostile).

Après la guerre, il y a eu comme une amnésie sur ces violences faites aux civils (cf. le génocide arménien). En banalisant, en niant et en oubliant cette violence de guerre, les sociétés des années 20 et 30 ont laissé le champ libre aux totalitarismes. 

II. La croisade

Début de guerre

Les auteurs constatent un écart entre le sens dont les hommes et les femmes du début du siècle ont investi la guerre (leur consentement et leur passion nationaliste) et son absence de signification aujourd’hui.

Dans les sociétés européennes, de façon brusque et inattendue, les hommes et les femmes ont largement consenti à la guerre. Les auteurs prennent l’exemple de la Grande-Bretagne et du volontariat dans la population, volontariat qui ne s’est jamais démenti après les premières expériences du feu et malgré de vives manifestations pacifistes avant le début de la guerre. En France, en Belgique, en Italie et même dans les colonies, on retrouve le même sentiment du devoir de défendre sa patrie : "les patries l’emportent sur le pacifisme". La mobilisation générale en France ne permet pas de bien juger du caractère volontaire de l’engagement, mais il ya eu des exemples d’engagement volontaires (notamment des cas d’étrangers s’engageant dans l’armée française).

L’investissement initial dans les sociétés européennes ne s’est pas démenti par le feu, en Grande-Bretagne le volontariat progresse même. Les auteurs parlent de seconde acceptation, qui repose sur plusieurs éléments :

-  Les atrocités commises par l’ennemi (avérées ou imaginaires) ont largement contribué à renforcer le consentement à la guerre dans les opinions (notamment à l’arrière). Ce qui confirme l’idée d’une culture de guerre. Par culture de guerre, les auteurs entendent un corpus de représentations du conflit cristallisé en un véritable système donnant à la guerre sa signification profonde. Culture basée sur la haine de l’adversaire, sur l’idée de sa barbarie et sur le devoir de lutte de la civilisation contre la barbarie.

Toujours dans Les Collections de l’Histoire n°21, S. Audoin-Rouzeau évoque aussi la solidarité entre les soldats qui a permis à beaucoup de passer l’épreuve du feu et de garder leur consentement.

On constate cependant des refus mais ils sont marginaux selon les auteurs. Les sociétés commencent à prendre conscience des souffrances combattantes dès 1916 à travers des témoignages et des films notamment.  

-  Exemples de refus de combattre,

-  Mutineries de 1917,

-  Fraternisations,

-  Reddition,

-  Désertion de masse.

Mais ces exemples d’usures sont souvent surreprésentés dans l’historiographie et mal interprétés. L’exemple des mutins de 1917 est probant. Pour les auteurs loin d’être des refus de combattre, les mutins ont voulu protester contre des offensives inutiles et qui vouaient le pays à la défaite.  Il s’agit plutôt d’une renégociation du contrat initial : les mutins acceptent toujours de combattre mais veulent revoir les conditions de leur engagement. Les auteurs constatent en outre un réinvestissement général en 1918. La propagande n’explique pas à elle seule le consentement : les objets de propagande n’ont pas été crées par les autorités gouvernementales et militaires mais par des individus de la société civile, pour mobiliser l’opinion, y compris chez les enfants à travers les jouets.

21 Dans Les Collections de l’Histoire n°21, S. Audoin-Rouzeau écrit un article sur les enfants : les enfants de l’Union sacrée. Il décrit les raisons de l’engagement des enfants dans la guerre : l’absence du père mobilisé, des motivations abstraites qui répondent à des images mentales. Mais pas de mouvement collectif, les enfants partent souvent seuls et sont très différents les uns des autres. La religion a une part non négligeable dans cet engagement des enfants : on a pu assister à l’époque à des phénomènes de croisade des enfants qui combattaient par la prière au côté des soldats. Par contre il y a eu une propagande importante organisée autour des enfants : certains enfants ou certains faits ont été inventés. Les enfants sont devenus ceux pour qui on se battait et ceux qui allait prendre la relève, d’où l’importance de leur place dans la propagande.

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Civilisation, barbarie et ferveurs militaires

Pendant la guerre, on a défendu – ou cru défendre – de grandes valeurs :

-  Celle de son pays et celle de sa religion. Il y a syncrétisme entre les sentiments religieux et les sentiments patriotiques, à tel point qu’on peut parler de véritable religion de guerre, d’une guerre juste qui va même jusqu’à l’idée de croisade. La religion est une référence importante dans les correspondances des soldats et dans les rites sur le front (on a parlé à ce propos de « retour aux autels »). Certains ont vu dans la guerre une punition divine à la loi de 1905, séparant l’église et l’Etat. Le Pape aura une position paradoxale : appelant à la paix, il est incompris en France. Le religion va unir le front et l’arrière dans la dévotion. Dévotion particulière à la Vierge, à Jeanne d’Arc et à Thérèse. On retrouvera chez les soldats des amulettes ou autres objets de superstition. A noter qu’après la guerre, il y aura un rejet de Dieu.

-  Celle de sa civilisation : la culture humaniste a servi à prouver la supériorité de l’universalisme à la française sur le particularisme allemand (la Grande Guerre devient une lutte de la civilisation contre la Barbarie).

-  Celle de sa race : les Allemands parlent de dégénérescence de la race française par l’utilisation des troupes coloniales. A l’inverse l’Allemand est décrit comme un sauvage, les théories darwiniennes sont ici utilisées pour motiver la guerre, pour justifier l’idée d’une guerre juste et nécessaire (« les Allemands urinent par les pieds »).

Grande attentes, eschatologie, démobilisations

Dès les débuts de la guerre, chacun a l’impression de faire la guerre pour qu’un monde nouveau, purifié soit possible. Un monde libéré de sa tare centrale : la guerre. Il y a une véritable eschatologie de la paix. Les combattants se sont sacrifiés pour ne plus connaître la guerre, pour instaurer une paix définitive (rédemption par la guerre, victorieuse des forces du mal). L’idée de la guerre est liée à l’Allemagne en France, on doit donc combattre l’Allemagne pour éradiquer l’idée de guerre en Europe. « Il faut tuer la guerre dans le ventre de l’Allemagne » (Barbusse, Le Feu). La notion de sacrifice est très présente.

Dès lors, lors de la démobilisation (des soldats, des hospitalisés, des civils), on constate des mouvements paradoxaux :

-  En Allemagne, la défaite est refusée. Il y a extériorisation de la défaite. Ce déni va conduire à la Seconde Guerre mondiale. Les auteurs font ici référence au travail de Browning sur les hommes ordinaires, et suggèrent que ces hommes ordinaires pourraient être des anciens combattants de la Première Guerre ayant déjà fait l’expérience de la brutalisation et de la violence envers les civils.

-  En France, on assiste à une relecture du conflit. Le pacifisme des combattants se radicalisent, la guerre qui était acceptée en 1914 et refusée après guerre. Il y a une énorme déception et un désenchantement de la croisade.

III. Le Deuil

Historiciser la douleur

Il est difficile d’historiciser la douleur et le deuil. Souvent le constat de la perte s’est limité à une vision comptable des morts. Pourtant la perte et le deuil liés à la Première Guerre mondiale se retrouvent dans certaines de nos représentations.  Les auteurs constatent deux phénomènes parallèles :

-  L’oubli et la dissimulation de la souffrance psychique après 14-18,

-  La volonté de montrer les morts à travers les commémorations de la victoire.

Cette démonstration du deuil a souvent occulté la douleur intime. Pour les auteurs, les historiens peuvent étudier ce deuil intime, en réalisant des récits de deuil à partir des enquêtes orales des orphelins, des textes écrits par les familles ou les recherches faites par les descendants.

Cette étude du deuil va permettre de mettre en lumière l’importance de la commémoration et son articulation avec la dimension intime de la perte.

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Départ du Soldat Inconnu de Verdun - Novembre 1920

Le deuil collectif

Juste après la guerre, se met en place l’essentiel des formes de commémorations depuis les monuments aux morts jusqu’aux cérémonies diverses du souvenir. Les lieux de mémoire sont érigés à la fois sur le lieu des combats et sur le territoire national ou local des soldats : dans chaque village, on érige un monument aux morts. On a instauré un jour de mémoire (le 11 novembre), un lieu de mémoire (le monument aux morts) et un « protocole » de mémoire (la commémoration), faisant ainsi une liturgie de la mémoire, presque une religion civile.

Les lieux de la mort sont devenus des lieux commémoratifs. Il y a d’ailleurs après guerre des polémiques fortes entre les familles  et l’Etat sur le rapatriement des corps : l’Etat refuse pour conserver ensemble sur les lieux même de leur mort les soldats combattants.

Le culte du soldat inconnu fut célébré par tous les anciens belligérants. Pour les auteurs, ce culte permet le ralliement de toute la nation derrière la figure du soldat. Il est presque un symbole de la brutalisation de la guerre passée à la postérité mémorielle. Lors de son inhumation, le soldat inconnu était accompagné d’une famille fictive : une mère, un père, une veuve et un enfant orphelins.

Grands absents de ces commémorations nationales : les prisonniers, les déportés civils, les soldats de région (la souffrance donc).

Le deuil personnel

Jay Winter parle des « communautés en deuil » pour tenter d’approcher le deuil de masse à l’issue du conflit. En effet, toutes les structures sociales ont pris le deuil après la guerre de 14-18. Les auteurs utilisent la notion de « cercles de deuil » qui n’implique pas une idée de hiérarchisation mais tente de préciser l’amplitude du deuil autour du mort.  Ils notent quatre cercles de deuil principaux :

-  Les soldats, endeuillés pendant et après le conflit. Pendant le conflit, les soldats essaient d’enterrer les morts dans des tombes individuelles et même parfois de les entretenir. Ce sont eux qui vont les premiers véhiculer le souvenir des morts auprès des familles;

-  Les ascendants du mort, qui représentent la famille la plus proche;

-  La famille plus éloignée (tantes, oncles,…);

-  Le cercle des relations choisis (amis, amies,…).

En faisant le compte pour la France de ces cercles de deuil, on peut dire que la quasi-totalité de la France a connu le deuil. Il faut rajouter à cela, que dans le cas de la Première Guerre mondiale, le deuil a eu plusieurs aspects bien spécifiques : inversion de l’ordre normal de succession des morts (ce sont les plus jeunes qui sont morts), mort éloignée (les proches n’ont pas assisté, accompagné la mort), mort souvent sans corps, mort récurrente (certaines familles ont connu plusieurs décès), absence de précision sur le sort des siens (leur souffrance, leur agonie, leur solitude).

Le travail de deuil individuel a été difficile, ce qui explique que les morts sont toujours restés présents (cf. l’art européens entre les deux guerres).

D'une communauté en deuil, la France est devenue une communauté de deuil. L’immense activité de commémoration dans les années 20 et 30 peut être vue comme le moyen pour les contemporains d’alléger le deuil individuel et de vivre ce deuil collectivement. On peut douter de l’efficacité d’un tel procédé. D’autant que le but des commémorations était d’héroïser les morts. Parfois on va même jusqu’à interdire le deuil au nom du mort, car son sacrifice était beau, on doit donc s’en réjouir. Le deuil apparaissant comme une trahison du mort, une telle conception a pu certainement empêcher le travail de deuil.

Conclusion

« Tu n’as rien vu dans les années 20 et 30 » car il s’agit d’une reconstruction d’après guerre. Cette cécité a été concrétisée à Versailles par les articles 231 et 232 du traité, qui déclaraient l’Allemagne seule responsable et lui imposaient des réparations. L’agression seule de l’Allemagne expliquait tout, ainsi le traité prolonge-t-il l’argumentaire de la guerre et l’oubli des prisonniers de guerre et des déportés civils.

« Je pense à M. Hitler, depuis le dernier septembre, comme à un mort, reprend Bernanos. Je n’ai aucun mal à l’honorer comme tel. Le Soldat Inconnu allemand, c’était lui, pourquoi ne nous en sommes-nous pas avisés plus tôt ? Que son destin soit accompli, je n’en doute pas un instant… » (Les Enfants humiliés, Bernanos, 1949, texte rédigé en exil en 1940).

La Première Guerre mondiale est la matrice des totalitarismes du XXème siècle, par sa brutalisation, son traitement des civils, ses arguments biologiques. En Italie, en Allemagne et en Russie, les attentes déçues de la guerre (qu’on croyait juste) ont été récupérées par les différentes formes de totalitarismes (la ferveur, la capacité d’attraction notamment), même si les régimes étaient différents (cf. Serge Berstein).

Par LN - Publié dans : Histoire
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