Plan:
Introduction
- L’antisémitisme hitlérien.
- La politique de l’émigration. 1933-1939
- La quête d’une solution territoriale. 1939-1941
- Le sort des Juifs soviétiques.
- La décision finale.
- Hitler et le génocide.
Conclusion
Introduction.
On admet communément qu’Hitler est à l’origine de la "Solution finale", deuxième point essentiel du programme du Reich après la conquête de l’espace vital. Cette interprétation intentionnaliste se heurte depuis quelques décennies à une autre interprétation de certains historiens, celle fonctionnaliste qui décrit le régime d’Hitler comme une « anarchie autoritaire ». Derrière l’apparente organisation monolithique, des jeux de pouvoirs se créent, des divagations et parfois même des improvisations. Hitler est comme le « soleil du système » : il oriente idéologique ment le régime, organise la compétition entre les différents secteurs, ce qui engendre une radicalisation du système. Le cas de la politique menée contre les Juifs en est un exemple. Pas de programme, mais une obsession. Face à l’échec de la déportation (Madagascar, URSS), des responsables locaux improvisèrent une nouvelle solution, l’exécution en masse. Solution qui fit école, avant d’être validée par le chef suprême.
La "Solution finale" était née de la rencontre de l’obsession antisémite du führer, du fonctionnement anarchique de son régime et du développement d’une situation immaitrisable.
De ces deux interprétations nait une double datation : pour les intentionnalistes, le tournant décisif se produit entre l’automne 1940 et le printemps 1941, parallèlement aux préparatifs de la guerre en Russie, Hitler aurait donné l’ordre de la solution finale. Pour les fonctionnalistes, le tournant se produit à l’automne 1941 avec le début des massacres à l’échelle locale, systématisés après coup. L’incertitude prévaut puisqu’il n’y a aucune trace écrite d’un ordre d’extermination donné par Hitler. Les ordres étaient souvent donnés à l’oral et tenus secret.
Ces deux théories ont chacune leurs limites. La théorie intentionnaliste nie l’influence du contexte, la contribution solidaire de l’ensemble des secteurs du régime (et notamment des élites conservatrices). Elle exagère la cohérence idéologique d’Hitler et minimise le changement de cap de l’expulsion à l’extermination des juifs. La théorie fonctionnaliste minimise la portée idéologique d’Hitler et minimise sa main sur la conduite du régime. Elle pose la question de l’impulsion d’Hitler dans le génocide.
Toute la difficulté consiste à articuler le rôle d’Hitler dans la solution finale avec le changement de cap de la politique du régime.
Chez les historiens, il y a convergence sur deux points : le lancement de la solution finale n’a pu être effectué que de façon centrale (Hitler). Ensuite cette décision fut murie au long d’une période de transition avant d’être définitivement arrêtée entre l’été et l’automne 1941. Mais de sérieux désaccords persistent notamment chez trois historiens :
- Pour Eberhard Jäckel (historien allemand), l’intention demeure centrale (Hitler avait depuis le début l’intention de tuer les Juifs) mais les difficultés sur le terrain aurait donné à sa démarche cette allure sinueuse et improvisée. Les circonstances n’ont pas jouées sauf à offrir à Hitler un temps de guerre propice au génocide.
- Christophe Browning (historien américain) estime que l’extermination des Juifs n’est pas une priorité pour Hitler dans les années 1920-1930. Il l’aurait ordonné suite à l’échec des autres solutions (déportation). Les circonstances et une victoire possible en Russie l’auraient fait se radicaliser.
- Arno Mayer pense quant à lui que c’est l’échec de la campagne de Russie (et non sa possible réussite) qui a conduit Hitler à privilégier l’extermination (comme la croisade à l’Est est un échec, son idéologie va se recentrer sur l’autre aspect de son régime, la question juive).
On a donc d’un côté une intention d’extermination avec une mise en pratique difficile et de l’autre une radicalisation par les circonstances (échec d’autres solutions ou échec de la campagne de Russie).
La position de Philippe Burrin :
- Comme les intentionnalistes, il estime qu’Hitler entretenait l’intention d’exterminer les Juifs. Une intention non pas absolue mais conditionnelle, et c’est l’échec du projet de conquête de la Russie qui va laisser le champ libre à une autre politique, celle de la question juive (en cela il rejoint en partie Mayer).
- Comme les fonctionnalistes il considère que la conjoncture fut essentielle à la réalisation de cette intention (l’échec de la campagne de Russie jouant un rôle décisif).
Pour analyser / valider cette problématique, il se base en partie sur les discours et actions des hauts responsables nazis, dont Hitler.
1. L’antisémitisme hitlérien
Un fait indiscutable, l’antisémitisme fanatique d’Hitler. On constate une constance et une continuité dans sa vision du monde à partir des années 1920 : vision basée sur le racisme, l’antisémitisme, l’idéal national, le principe du chef, la condamnation de la démocratie, de la révolution allemande et du traité de Versailles. S’ajoute à cette vision, dès 1923, la notion d’espace vital puis une conception globale de la politique étrangère.
Hitler module son programme. En 1930-1932, alors qu’il cherche des soutiens, l’antisémitisme passe au second plan (sans toutefois être abandonné).
Au fondement de sa théorie se trouve la lutte pour la vie. L’espèce humaine se compose de races, hiérarchisées. Seule la pureté du sang permet de conserver son rang. Sont donc synonymes de décadence le métissage, les maladies héréditaires ou sexuelles, la démocratie, le marxiste, etc. Les seuls remèdes possibles sont la stérilisation des incurables et leur isolement, et, à l’inverse, l’encouragement de la natalité chez les sujets purs (dans ce cas, l’avortement est proscrit). A travers la survie de la race se joue la grandeur et la puissance du peuple allemand qui doivent être reconstituées.
Une fois l’œuvre d’épuration accomplie sur le sol allemand, l’objectif est l’expansion de l’espace vital (selon l’adéquation entre l’importance numérique et l’étendue du sol).
Les Juifs sont considérés comme des ennemis de toute indépendance nationale. Parce qu’ils sont liés à la démocratie, au libéralisme, au marxisme et parce que, selon les Protocoles de Sion, ils ont pour objectif de dominer le monde (internationalisme juif).
Il n’y a rien d’original dans la pensée d’Hitler vu l’époque, si ce n’est l’importance qu’il accorde aux Juifs.
Autre fait important pour Hitler : la guerre et la défaite. Dans la vision d’Hitler, se retrouve
- la haine de la France (pays de Juifs selon lui),
- la nécessité d’une guerre éclaire,
- la nécessité de trouver des alliés (comme l’Italie et l’Angleterre),
- la nécessité d’exterminer l’ennemi du dedans (responsable selon lui de la défaite de 1914-1918),
- le rejet de toute idée de capitulation,
- la haine des juifs, responsables selon lui de la révolution allemande,
- l’idée d’une autodéfense du peuple allemand contre le complot juif (les mesures prises contre les Juifs sont présentées alors comme des mesures de prévention).
Le problème juif est donc un problème parmi d’autres, mais un problème pivot, autour duquel s’organise son projet de conquête et de domination. Il est l’adversaire ultime, auquel est lié l’échec
ou la réussite de son projet.
Affiche électoral de 1919 dite du Coup de poignard dans le dos
Quelle est la position d’Hitler quant au sort qu’il réserve aux Juifs ?
En 1919, pour Hitler, combattre les Juifs, c’est d’abord les faire reconnaître légalement comme des étrangers (ne plus les reconnaître comme des citoyens allemands et les exclure des emplois publics). Dans le même temps, en février 1920, le même parti nazi envisage d’expulser d’Allemagne les étrangers.
De 1928 à 1930, Hitler parle toujours d’exclure les Juifs mais un deuxième élément entre en scène : l’internationalité du Juif. Le problème juif n’est plus seulement allemand, les exclure d’Allemagne ne fait donc que déplacer le problème. Parallèlement, en 1922, Hitler évoque l’idée de prendre les Juifs en otages en attendant la signature d’un traité censé protéger l’Allemagne des Etats étrangers (gouvernés par des Juifs). Il y a donc balancement entre un projet d’éloignement et la nécessité de les garder en otages.
En 1931, apparaît l’idée d’une réserve juive où les Juifs seraient concentrés en dehors de l’Allemagne dans un Etat sous perpétuelle surveillance.
Mais toujours pas d’idée d’extermination malgré quelques propos oraux où Hitler parle des Juifs en utilisant un vocabulaire violent, les déshumanise et utilisant un langage de destruction, ce qui appartient à une certaine tradition antisémite.
Il y a donc dans les propos d’Hitler une potentialité meurtrière mais y a-t-il pour autant intention ?
A une seule reprise, Hitler évoque son intention de tuer les Juifs. Il s’agit d’un texte extrait de Mon Combat, à un moment où Hitler parle de la défaite de 1918 et de son regret que « ces Hébreux corrupteurs du peuple n’aient pas été tués ». D’après lui, cela aurait pu sauver l’Allemagne ou à défaut la venger. Il ajoute que si un état de guerre se reproduisait, il faudrait alors ne pas commettre la même erreur et s’occuper des Juifs.
La potentialité devient intention si le contexte le justifie (guerre longue ou guerre mondiale). Ceci montre bien l’ambivalence du projet d’Hitler : il oscille entre l’idée d’exclure les Juifs dans un état ou les garder pour faire pression sur la communauté juive internationale et pour en cas d’échec du projet global (ce fameux espace vital) se venger sur eux.
D'après Philippe Burrin, si la conquête de l’espace vital venait à échouer, la lutte radicale contre les Juifs pourrait devenir l’objectif fondamental. Attitude partagée par un certain nombre d’hommes à l’époque qui considèrent qu’une nouvelle défaite de l’Allemagne ne se produirait pas sans qu’il en coûte horriblement aux Juifs.
2. La politique de l’émigration. 1933-1939
Le 30 janvier 1933, Hitler forme un gouvernement de "concentration nationale" (page 37). Ses premières décisions sont le retrait de l’Allemagne de la SDN, le retrait de l’Allemagne de la conférence sur le désarmement et le réarmement de l’Allemagne. Entre 1934 (mort d’Hindenburg) et 1938, beaucoup de ministres conservateurs vont quitter le gouvernement. Hitler recentre alors le pouvoir sur sa personne et également sur les forces armées (après le départ de Blomberg, ministre de la guerre).
De 1933 à 1939, les premières mesures de persécution contre les Juifs apparaissent. Beaucoup d’acteurs politiques participent à la mise en place de la législation antijuive (dont Hitler qui n’a pas été le seul acteur, mais qui fut déterminant).
Le début du règne d’Hitler est marqué par des mesures antijuives ainsi que des exactions sur certains Juifs. Ce qui provoque une réaction internationale, et le boycott des produits allemands. Face à ce boycott, Hitler se persuade alors de la mauvaise volonté de la juiverie internationale et décide de le faire payer aux Juifs allemands en boycottant leurs commerces, ce qui ranime encore plus l’hostilité de l’opinion internationale.
Ces lois contre les Juifs sont amendées, certaines sont abandonnées mais Hitler mène le débat, et le réajuste en fonction de la situation. Sur le terrain, le quotidien des Juifs devient impossible. La question de l’émigration revient sur le devant de la scène, ce qui encourage Himmler à jouer alors la carte du sionisme et de la Palestine. A partir de 1934 pour encourager les Juifs à quitter l’Allemagne, le SD (service de renseignement) décide d’encourager chez eux « la conscience d’une identité particulière ». Le sionisme est traité de façon particulière, les écoles hébraïques augmentent, ainsi que les cours de reconversion professionnelle en vue d’une émigration en Palestine.
Mais après une grosse vague de départ en 1933, deux ans après les départs diminuent, certains Juifs reviennent même. Cette tentative de régler la question juive par l’émigration est un échec.
Le régime décide alors de relancer la législation antijuive, d’abord sous l’impulsion de Goebbels et de Striecher, puis d’Hitler lors du congrès du parti à Nuremberg en 1935. Ces lois interdisent le mariage entre Allemands et Juifs, et modifient le statut des Juifs qui deviennent des citoyens de seconde zone.
Reste la question de qui est Juif. A cette époque, est considéré comme Juif celui qui a quatre grands-parents juifs. Mais le parti souhaite descendre à un seul grand-parent. Hitler ne va pas suivre le parti et traiter les « métis » différemment (25 septembre 1935). Il évoque pour se justifier des raisons économiques (ces Juifs sans travail deviendraient un poids pour l’Allemagne) et des raisons pratiques (éviter des répercussions trop grandes dans la population allemande). Mais quelques jours plus tard, alors qu’il s’adresse au parti pour l’informer de sa décision, il précise que certains points sont encore incertains et qu’il s’en remet au parti et au ministère de l’intérieur pour les régler. Les deux organismes vont se livrer bataille pendant des jours, jusqu’à ce qu’Hitler intervienne à nouveau pour mettre fin à la querelle (en septembre 1935) en excluant les demi-Juifs des lois antijuives.
Pendant ces années, l’objectif principal d’Hitler est de redonner une place (militaire) à l’Allemagne. Il réintroduit le service militaire (mars 1935), signe un accord naval avec l’Angleterre (juin 1935), s’engage dans la guerre d’Ethiopie au côté de l’Italie et remilitarise la Rhénanie (mars 1936). Pour ce qui est des Juifs, Hitler oscille entre politique d’éloignement et politique de représailles (boycott).
En 1938, les méthodes vis-à-vis des Juifs deviennent plus brutales et la politique d’émigration est plus vigoureuse. En Allemagne, des mesures sont prises pour limiter l’activité économique des juifs et on constate toujours cette hésitation entre le désir d’éloigner les Juifs et la nécessité de les garder en gage. La mort d’un diplomate allemand tué à Paris par un Juif, donne lieu à un pogrom et à la nuit de Cristal (toujours dans cette idée de représailles). La forte désapprobation internationale et allemande fait comprendre à Hitler que la violence contre les Juifs ne doit pas être publique. Le parti, avec l'accord d' Hitler, met en place de nouvelles représailles économiques toujours dans l’idée de les faire partir. De 1933 à 1937, 130 000 Juifs partent, ils seront 118 000 entre 1938 et 1939.
L’acquisition de nouveaux territoires annexés (Autriche) va modifier la gestion du problème juif en dehors de l’Allemagne. Dans ces territoires, Hitler doit faire face à une nouvelle population juive qu’il doit exclure d’Europe. Il évoque alors Madagascar et parle d’accords européens pour la déportation des Juifs. Ces territoires serviront de laboratoire d’expériences.
En 1939, alors que le problème juif semble en partie réglé sur le territoire national (par la politique d’émigration), il se pose au plan européen. Et Hitler de prévenir qu’en cas de guerre et si l’Allemagne était défaite, la conséquence serait l’élimination totale des Juifs.
Le Figaro du 11 novembre 1938 rend compte des violences de la Nuit de Cristal.
3. La quête d’une solution territoriale. 1939-1941
En 1939-1940, la situation d’Hitler présente des réussites et des échecs. Au rang des réussites, Hitler peut se féliciter de la conquête de la Pologne, de la France et de son accord avec l’URSS. Au rang des échecs, Hitler n’a pas réussi à conclure un accord avec l’Angleterre ce qui lui vaut son opposition et celle des USA. Sa victoire est donc inachevée.
Dès 1939, la guerre est raciste. Les premières personnes touchées par les mesures du régime d’Hitler sont les « tarés » : les malades mentaux notamment qui seront 70 000 à être gazés puis brulés dans des fours crématoires. L’opération est finalement suspendue en 1941 après une vague de protestations des milieux catholiques.
Viennent ensuite les Polonais qui doivent disparaître en tant que nation (suppression du système éducatif, persécution des intellectuels dont se chargeront les Einsatzgruppen).
Quant aux Juifs, on envisage sous l’autorité d’Hitler de créer des réserves en Pologne (ghettos du Reich). Cette solution est présentée comme provisoire puisqu’en cas d’extension à l’Est, ces populations devraient être repoussées plus loin. Hitler, selon Burrin, n’envisage pas alors de les exclure pour mieux les exterminer ensuite. Au contraire, il aurait envisagé en octobre 1939 la création d’un Etat polonais subalterne qui aurait à sa charge l’accueil des Juifs dont on ne voulait plus dans le Reich. Par ailleurs, l’émigration des Juifs se poursuit vers la zone soviétique qui finit par s’en plaindre.
Une initiative locale comme celle d’Eichmann à Nisko (déporter les Juifs dans un ghetto) est condamnée par Berlin, car l’urgence est dans les territoires annexés en provenance de la sphère soviétique et non en Autriche, dans le Reich. L’urgence est surtout dans les deux nouvelles provinces annexées, le Wartheland et la Prusse occidentale. Il fallait en expulser les Juifs pour faire de la place pour les Allemands. Himmler prévoit de déporter 500 000 personnes juives et autant de Polonais vers le Gouvernement général (partie non annexée de la Pologne sous contrôle allemand – Hans Frank). Mais la pénurie de moyen de transport, l’objection de l’armée (qui trouve qu’on empiète sur ses besoins), et les protestations de Hans Frank (qui se trouve submergé par l’arrivée de déportés) font que le but ne sera pas atteint. Pas plus de 300 000 personnes sont déportées. Himmler doit alors renoncer à rapatrier les Allemands en provenance de la Lithuanie, de la Bukovine et de la Bessarabie.
Quelques initiatives locales visant à déporter des Juifs du Grand Reich sont vite condamnées parce qu’elles provoquent immédiatement des protestations internationales. De toute façon, cette solution est abandonnée en mars 1940, solution facilement abandonnée puisqu’elle était présentée au départ comme provisoire. Le 12 mars 1940, Hitler déclare que le problème juif est un problème d’espace et qu’il n’en a pas à disposition.
Le projet d’un Etat juif en Pologne est abandonné, un nouveau projet apparaît, celui d’une déportation dans la colonie française de Madagascar (les Juifs resteraient alors sous responsabilité française). Des ghettos s’ouvrent pour rassembler les Juifs en vue de leur départ. Mais Hitler devait pour cela faire la paix avec la Grande-Bretagne pour emprunter sans difficultés les voies maritimes. Or la Grande-Bretagne refuse, Hitler rentre en guerre contre elle, le projet Madagascar est alors repoussé.
Parce qu’Hitler pense encore à la victoire, l’expulsion des Juifs d’Europe n’est pas encore abandonnée, et l’extermination n’est pas envisagée. Grisé par ses victoires, Hitler ne voit plus les Juifs comme des dangers. Il les qualifie de stupides et amoindri dans ses discours leur potentiel de nuisance.
Sauf qu’il craint l’entrée en guerre des USA, une guerre longue contre la Grande-Bretagne et il commence à voir Staline d’un mauvais œil et envisage l’invasion de l’URSS. Cette situation délicate précipite la décision d’Hitler d’entrer en guerre contre l’URSS. Dans ces discours, en janvier 1941, la peur des Juifs refait surface.
Pour l’instant, pas de changement dans le traitement des Juifs. La déportation est repoussée « après la guerre». On demande le recensement des Juifs partout, dans le but de les déporter
ensuite (même si le lieu n’est pas encore défini clairement). On installe les Juifs dans des ghettos, dans certains cas, le minimum est fait pour les maintenir en vie. On gaza certains Juifs
jugés infirmes ou incurables, comme on l’avait fait avec les tarés, mais il n’y a pas encore de mesure de grande échelle. Auschwitz est créé en 1940, mais pour l’instant il s’agit d’un camp pour
prisonniers politiques (on y exclut même 6000 Juifs en 1941, qui y reviendront quelques années plus tard lorsque le site sera transformé en camp d’extermination).
Carte de l'Europe en 1941
4. Le sort des Juifs soviétiques.
En juin 1941, l’armée allemande entre en URSS. Dès le début de la guerre, à l’arrière du front, des civils juifs sont exécutés en masse. Les historiens en ont conclu que l’ordre d’exécution des Juifs avait été donné au printemps.
Pourtant les préparatifs en vue de l’exécution des Juifs européens ne commencent qu’à l’automne. Pourquoi un tel retard ?
Philippe Burrin envisage la possibilité de deux ordres d’exécutions : l’un pour les Juifs soviétiques, l’autre pour les Juifs européens.
Dès le départ, Hitler prévoit une campagne de Russie extrêmement violente, avec l’élimination systématique des élites communistes. L’armée décide alors de suspendre les tribunaux militaires (plus de procès donc des exécutions sommaires et pas de poursuites), elle décide également d’ôter aux commissaires politiques leur statut de prisonniers de guerre. Les Einsatzgruppen ont alors l’autorisation de mener des missions d'épuration dans les zones d’opération des armées et cela sous leur propre responsabilité. Ils devaient également encourager les pogroms menés par les populations locales (ordre de mission du 2 juillet).
Rien de bien différent qu’en Pologne, mais la méthode est encore plus brutale.
Le 17 juillet, les missions de ces Einsatzgruppen se précisent : parmi les prisonniers de guerre, tous ceux qui sont Juifs doivent être tués.
Mais il n’y a rien sur les civils. Dans un document signé de Rosenberg, il est encore question de déplacer les Juifs dans un territoire donné, ici en Biélorussie. Il repousse la résolution de la question à l’après-guerre. Les mesures de déplacement, de placement en ghettos sont donc transitoires avant leur transplantation dans un territoire à déterminer (voir à ce propos, le fameux Generalplan Ost de Himmler, daté de juin 1941, dans lequel il parle de l’expulsion de millions de personnes, y compris les Juifs, effectuée sur 30 ans, hors des territoires à l’Est).
De son côté, à la même période, Hans Frank met fin à la construction des ghettos et déclare en juin 1941 que l’expulsion des Juifs du Gouvernement général à l’Est est proche (Sibérie ?).
D’après ces sources (Himmler, Rosenberg, Frank), l’expulsion des Juifs dans un territoire donné est toujours d’actualité avant la campagne de Russie. Il est même question de remplacer Madagascar (compliqué à cause de l’Angleterre) par la Sibérie, une fois la guerre gagnée.
A l’été 1941, que font les troupes d’Himmler ? Deux documents important permettent de le comprendre : le document Stahlecker et les témoignages des Einsatzgruppen à Nuremberg.
D’abord les témoignages à Nuremberg.
L’accusé principal est Otto Ohlendorf, chef du groupe D. Il affirme qu’un ordre lui a été donné par Bruno Steckenbach avant le début de la campagne, ordre d’exterminer tous les Juifs. Cet ordre émanerait d’Himmler ou de Heydrich. Mais il y a, à l’époque, de vives discussions sur la provenance de cet ordre, certain affirmant qu’il vient d’Hitler lui-même. Au procès, Steckenbach est absent, il est même prétendu mort. D’autres témoins n’affirment avoir reçu l’ordre que plusieurs semaines après le 22 juin, voire dans certains cas en août ou en septembre.
Dans les années 1950, Steckenbach est retrouvé vivant. Il nie alors avoir reçu tout ordre. D’autres chefs de commandos ont depuis critiqué la version de Nuremberg et certains témoins revinrent sur leurs déclarations, affirmant avoir été influencés par Ohlendorf.
Discours contradictoires, d’où la question y a-t-il eu un ordre ?
Sur le terrain, les comportements sont eux aussi contradictoires. Au début de la campagne de Russie, les commandos ne tuent que les hommes et de manière « martiale » (peloton d’exécution). Quelques semaines plus tard, les femmes et les enfants sont tués, les méthodes changent, on tue en masse dans des fosses. Ce qui confirme que l’ordre de tuer les Juifs a été donné après le début de la campagne vers la fin du mois de juillet ou vers août. Et l’ordre venait de Himmler, la justification était simple, la campagne de Russie s’enlisait, les Juifs devenaient un danger.
Si l’on regarde l’activité des Einsatzgruppen dans leurs bulletins, on voit :
- Des pogroms sont effectivement organisés. Ils visent en particulier des élites juives. Les autres Juifs sont placés dans des ghettos.
- Des inquiétudes naissent quant à la solution pour la question juive.
Si l’on regarde le cas du groupe A en Lettonie, les choses sont un peu différentes. Dès la mi-juillet, tous les hommes juifs sont tués, les femmes et les enfants sont expulsés. Ce groupe a peut-être reçu des directives particulières, notamment parce que le Reich envisage alors d’intégrer ce territoire et de le germaniser. Tous les Juifs devaient donc partir. Cependant, dans le document Stahlecker, qui a compilé les activités du groupe jusqu’en octobre 1941, on voit qu’au départ, comme dans les autres groupes, les hommes sont exécutés en priorité selon « des motifs particuliers », peu de femmes et d’enfants sont tués. Après le 15 août, le nombre de morts augmentent et les femmes et les enfants sont de plus en plus touchés (ce qui se retrouve également dans les autres groupes). On peut donc en conclure qu’il n’y a pas eu d’ordre différent, mais une situation différente du fait de l’intégration du territoire dans le Reich.
On peut éventuellement croire à un ordre donné avant la campagne, un ordre imprécis ou implicite donné par Hitler et Himmler. Ce qui est compliqué pour le cas d’Himmler puisque quand il avait en
main le commandement des SS et qu’il les engagea dans les meurtres de masse uniquement à partir de la fin juillet. D’abord des hommes puis des femmes devenues une menace. Si l’intention était là
dès le départ, pourquoi attendre? Le 15 août à Minsk, Himmler assiste à une exécution de masse. Devant les dégâts psychiques occasionnés pour ses troupes, Himmler demande une solution plus
humaine (ce sera le gaz). Si Himmler savait que ses hommes assassinaient en masse depuis le printemps, il aurait sollicité d’autres mesures bien avant (d’autant que le gaz avait déjà été utilisé
avant avec les malades mentaux).
Carte de la répartition des groupes Einsatzgruppen sur l'Est
5. La décision finale
En août en Russie, l’extermination des Juifs devient une réalité. Qu’en est-il des juifs du Grand Reich ?
En juillet 1941, Goering parle encore de solution d’ensemble de la question juive en parlant de solution finale, mais sans préciser quelle solution. Il parle parallèlement de l’émigration et de l’évacuation.
Pendant cet été, aucun texte concernant les Juifs d’Europe ne parle d’extermination. Dans les correspondances de certains dirigeants allemands, on parle encore d’émigration ou de déportation (y compris Eichmann lors de la réunion du 13 août lorsqu’il pose la question des métis. Dans le cas des mariages mixtes, si la femme est allemande, il est prévu qu’elle soit déportée avec son mari juif. Mais si le mari est allemand, les dirigeants allemands préconisent alors la prudence « pour n’amener aucun sang allemand au réservoir juif » ce qui laisse penser que la solution de la déportation est toujours d’actualité).
On retrouve la même chose chez un officier SS, Rolf-Heinz Höppner qui écrit un mémorandum sur l’organisation de la déportation des Juifs qu’il nomme « solution définitive de la question juive ». Son mémorandum ne pose que deux questions : quel territoire et quelles conditions de survie pour les Juifs?
Dans l’Europe de l’Ouest, le sort des Juifs stagne depuis près de deux ans, certains commandants s’impatientent et demandent à leurs supérieurs une décision : l’expulsion ou la mort qui est évoquée pour certains (dans certains camps, des commandants jugent préférable la solution de tuer certains Juifs plutôt que de les laisser mourir de faim). L’idée de l’extermination fait son chemin devant les difficultés de contrôle des camps.
D’ailleurs l’émigration durant l’année 1941 est toujours ouverte aux Juifs. Elle exclut cependant les hommes en âge de se battre. Pendant cette même période, la mise à mort des commissaires politiques se poursuit. Devant leur nombre, certains commandants demandent la mise au point d’une méthode rapide pour les tuer (toise avec un orifice ou gaz avec l’apparition du zyklon B).
Deux décisions vont modifier radicalement le sort des Juifs : le port de l’insigne en août, leur déportation à l’Est en septembre. Décisions qui émanent d’Hitler. Elles sont liées à l’enlisement de la guerre à l’Est (voir l’argument de Goebbels pour soumettre à Hitler le port de l’insigne qui selon lui permettrait d'identifier ces rouspéteurs et ses défaitiste dans la population allemande). La déportation par l’URSS d’Allemands de la Volga entraina probablement une mesure de représailles et la déportation des Juifs à l’Est.
Cette déportation à l’Est ne peut avoir qu’un seul but, selon Burrin, l’extermination puisqu’on les déplace dans une zone qui pratique déjà les massacres de masse (des hommes et à présent des femmes et des enfants).
En novembre, Heydrich indique dans une lettre qu’ « au plus haut niveau, la juiverie avait été désignée avec force comme l’incendiaire responsable en Europe, qui doit disparaître définitivement en Europe ».
Dès septembre des décisions sont prises :
- On sépare les Juifs capables de travailler des autres (Lodz)
- On construit des camps et on les munit de camions à gaz (Chelmno)
- Les Juifs de Lodz sont exterminés par Greiser mais suite à une autorisation d’Himmler. Il ne s’agit pas d’une initiative locale et la même chose se produira à Lublin.
- Ceux qui avaient participé à l’opération « euthanasie » (assassinat des "tarés", opération arrêtée suite aux protestations de la population) sont envoyés en septembre à Lublin et à Belzec.
Dès octobre, les convois de Juifs affluent à Lodz, puis vers d’autres lieux comme Minsk ou Riga. A cette même période, l’émigration volontaire des Juifs est stoppée.
Tout est mis en place entre septembre et octobre 1941. La conférence de Wannsee ne fait qu’enregistrer des décisions déjà prises. A partir du milieu d’octobre 1941, le projet
d’extermination est connu (Brack, Eichmann, Frank, la presse antisémite, Goebbels…)
Organigramme de la conférence de Wannsee
6. Hitler et le génocide
Deux grands tournants dans la politique juive sont visibles : au mois d’août lorsque les meurtres de juifs en URSS deviennent génocide. Vers le milieu de septembre quand la décision est prise de déporter tous les juifs du Grand Reich vers l’Est.
A chaque fois, Hitler est derrière ces prises de décision. Pourquoi ? Quelle perception à Hitler de la guerre en cours ?
Au départ, l’optimisme prévaut. Hitler et son état-major prévoient un effondrement de l’URSS en quelques mois voire en quelques semaines. D’ailleurs il faut que cette guerre soit courte sinon elle mettrait en péril tout ce qui a été acquis selon Hitler. Les premières semaines du conflit lui donnent raison : Hitler se prend à envisager la fin de la guerre en Europe et sa poursuite au Proche-Orient et en Afrique.
Mais durant l’été, la campagne est ralentie par la ténacité des Russes. Hitler craint de ne pas finir la guerre avant l’hiver, il craint des mouvements de population à l’arrière et demande aux SS et aux Einsatzgruppen toute la sévérité nécessaire pour le maintien de l’ordre (il craint un soulèvement des partisans infiltrés par les Juifs).
En août, Hitler sait que la guerre sera longue et qu’elle va freiner toutes les autres actions militaires (GB) et que pendant ce temps, les USA risquent d’entrer en guerre. Il envisage même une paix avec Staline (en échange de territoires), et il parle de moins en moins de l’écraser.
Son comportement vis-à-vis des Juifs se durcit. Il impose le port de l’insigne et les déportations à l’Est des Juifs du Grand Reich. Il parle alors des exactions commises sur les Juifs soviétiques comme des actes de représailles logiques face au sang allemand versé. Et de poursuivre que même les Juifs du Grand Reich devront également payer. Il ravive le souvenir de 1918. En octobre, il évoque sans détour de l’extermination.
Conclusion
Pour l’historien, comprendre la nature de la solution finale entraine deux difficultés : La première pour reconstituer l’événement vu l’état des sources. La seconde pour comprendre la nature même de cet événement, fortement hétérogène.
Saul Friedländer parle de la paralysie de l’historien qui provient selon lui « de la simultanéité et de l’interaction de phénomènes entièrement hétérogènes : fanatisme messianique et structures bureaucratiques, impulsions pathologiques et décrets administratifs, attitudes archaïques et société industrielle avancée ».
Il s’agit donc d’un crime de bureaucrates, avec comme moteur ultime, Hitler. Deux lignes de pensée se sont affirmées dans l’idéologie d’Hitler : la recherche d’une solution territoriale en cas de victoire, une vengeance radicale si les choses tournent mal.
Devant l‘échec de la campagne de Russie, Hitler a pris la voie de l’extermination, d’autant que l’armée et le peuple allemand, ébranlés par cet échec, étaient prêts à cette mesure radicale. Pour le sang versé allemand (vision biologiste), il fallait que les Juifs payent car il était inconcevable qu’ils s’en sortent en cas de défaite de l’Allemagne (vision d’un peuple profiteur, satanique qui ne veut que la mort de l’Allemagne).
Une lecture passionnante qui m'a permis de me comprendre les mécanismes qui ont conduit à la déportation en masse des Juifs (je ne savais pas, par exemple, que la campagne de Russie avait été à ce point déterminante dans la prise de décision). L'analyse de Philippe Burrin et sa démonstration sont extrèmement convaincantes.
Introduction

Plan :
Cette thèse est défendue depuis 1992 par J.J Becker et
S. Audoin-Rouzeau, qui ont fait «évoluer » la notion de mentalités à celle de cultures. Pour Antoine Prost, « il est clair que les poilus ont consenti (…) pour autant l’explication
patriotique ne me paraît pas plus pertinent (…) les combattants obéissent certes, à la fois à la contrainte et à un patriotisme de fond (.. .). Les travaux à venir éclaireront sans doute
comment la « culture de guerre » a évoluée (elle n’est naturellement pas la même à l’été 14 et au moment de l’armistice ». De plus il ne faut pas confondre culture de l’arrière et
culture du front d'après A. Prost. ("La Grande Guerre des historiens", entretien avec Antoine Prost, dans les
J.J Becker parle de société belligène et non belliqueuse,
société qui prône le pacifisme mais pense que la guerre est inéluctable. Il note dans les années ou les mois qui précédent la guerre, un mélange complexe de volontés, de résignations et de
circonstances accidentelles qui conduisent par une erreur de calcul à la guerre. Plutôt qu’enthousiastes, les combattants et la population croient en l’illusion d’une guerre courte. Plutôt que de
parler de guerre de mouvement / guerre de position, il faudrait parler de guerre des illusions / guerre des réalités et cela dès la bataille de la Marne (
Michel Winock constate que depuis la crise de 1905, la
guerre est dans tous les esprits et parait inévitable. Face à une montée du nationalisme et de l’impérialisme en France et en Allemagne, on trouve un pacifisme exacerbé dans ces mêmes pays. Mais
l’incapacité des pacifistes à faire un front commun (et notamment les socialistes) va faire perdre le « parti » pacifiste. Avec la mort de Jaurès, les pacifistes vont rejoindre l'union
sacrée, et vont préférer sauver les patries plutôt que la paix. Preuve qu’on est encore dans les mentalités de l’Etat-nation. Une étude de la jeunesse française de l’époque montre que cette
catégorie de la population était globalement nationaliste et patriotique, en France mais aussi en Italie et en Grande-Bretagne. Le pacifisme était l’apanage des générations plus vieilles.
(
Derniers commentaires